Rush 3: l’hormone de croissance laitière

Un représentant de Monsanto s’emmêle les pinceaux sur la rBGH

Ecoutez bien ce représentant de Monsanto filmé lors de la grande foire mondiale du lait, qui s’est tenue en octobre 2006 à Madison (Wisconsin). Il tenait un stand présentant POSILAC, l’hormone de croissance transgénique destinée à augmenter la production laitière des vaches.
Je rappelle que le produit a été interdit en Europe en 2000, à la suite des révélations de tentative de corruption de Monsanto sur des experts de Santé Canada…

Rush 2: les pressions sur les journalistes

Je mets en ligne une deuxième séquence que j’avais montée dans la version (très longue!) de mon film et qui finalement avait été coupée.
Elle raconte l’histoire de Jane Akre, une journaliste d’une chaîne de Floride, appartenant à Fox News, qui a été licenciée pour avoir refusé de trafiquer un reportage sur l’hormone de croissance laitière (rBGH), à la suite des pressions de Monsanto.
Je rappelle que les images sont en basse qualité (prémontage en virtuel sur AVID) et que l’habillage définitif n’a jamais été fait.

Pour ceux qui n’ont pas lu mon livre, je retranscris ici ce que j’ai écrit sur l’affaire de Jane Akre et de son mari Steve Wilson, qui illustre parfaitement les méthodes d’une certaine firme de Saint Louis.

DÉBUT EXTRAIT

Devenus l’un des symboles de la censure de la presse outre-Atlantique , Jane Akre et Steve Wilson ont été embauchés, le 18 novembre 1996, par Channel 13, qui appartient au groupe WTVT (New World communication of Tampa), pour travailler sur un magazine d’investigation annoncé à grand renfort de publicité comme la nouvelle émission choc de la chaîne : « Les enquêteurs. Ils dévoilent la vérité ! Ils vous protègent ! », promet ainsi une bande-annonce, diffusée en boucle.

Jane Akre et Steve Wilson sont des figures du journalisme d’investigation qui leur a valu, à l’un ou à l’autre, plusieurs prix prestigieux comme trois Emmy Award et une récompense du National Press Club.

« Nous étions ravis de pouvoir travailler ensemble sur un magazine qui nous donnait carte blanche pour enquêter sur les sujets de notre choix, m’explique Jane Akre, qui me reçoit en juillet 2006 dans leur maison de Jacksonville, en Floride.
Le premier thème que nous avons proposé portait sur la rBGH, car nous avions entendu parler de la polémique qui entourait le produit. J’étais en charge de l’enquête journalistique et Steve de la production.
Je me souviendrai toujours du premier reportage que j’ai réalisé : j’avais réussi à filmer chez un fermier au moment où il piquait ses vaches ; celles-ci tressautaient violemment, à chaque fois que l’aiguille de neuf centimètres pénétrait dans leur flanc. »

Jane me montre les images dont elle garde une copie dans un carton entreposé dans sa cave : on y voit le fermier presser l’énorme pis d’une vache ; un jet de liquide épais et brunâtre gicle dans sa main : « Vous voyez ces petits grumeaux, dit-il, en tendant sa paume vers la caméra, c’est ce qu’on appelle la mammite ! »

Quelques minutes plus tard, un long panoramique balaye une étagère où sont entassés toutes sortes d’antibiotiques…

Jane Akre filme pendant un mois : elle rencontre les défenseurs de l’hormone transgénique comme un scientifique de l’université de Floride ou Robert Collier, un représentant de Monsanto, mais aussi des opposants comme Samuel Epstein ou Michael Hansen, elle interroge le représentant d’une petite laiterie poursuivie par la compagnie pour avoir étiqueté son lait « sans BST » ; en revanche, la FDA refuse de lui accorder une interview :

« À l’époque, j’étais encore très naïve, sourit-elle, et ce refus m’avait surprise tant j’étais persuadée que l’agence avait sûrement de bonnes raisons d’avoir homologué un médicament qui semblait pourtant très dangereux au point qu’avec Steve, nous avions décidé de ne donner que du lait biologique à notre fille Alix. »

Entre-temps, « détail » important, le groupe New World Communication of Tampa, et donc Channel 13, a été racheté par Fox News, qui appartient à Rupert Murdoch, le magnat de la presse australo-américain, célèbre pour sa conception, disons, très mer-cantile (et très conservatrice) du journalisme…

Le montage terminé, le couple montre le reportage à Daniel Webster, le directeur de l’information, qui, emballé, décide de le diffuser en quatre parties et de l’annoncer par une campagne publicitaire radiophonique chèrement payée. La première diffusion est fixée pour le lundi 24 février 1997, en prime time…

« Le vendredi précédant la diffusion, nous avons été convoqués dans le bureau de Daniel Webster, qui nous a tendu une lettre », envoyée par fax, raconte Jane. Elle était signée par John Walsh, le représentant d’un cabinet d’avocats très en vue de New York (Cadwalader, Wickersham & Taft) et adressée à Roger Ailes, le P-DG de Fox News :
« Je vous écris pour attirer votre attention sur une situation qui préoccupe grandement Monsanto concernant votre station de Tampa, commence l’avocat, qui n’a pourtant jamais vu le reportage. De sérieux doutes existent quant à l’objectivité de vos reporters et leur capacité à faire un reportage sur un sujet scientifique aussi complexe que la rBST. […] Le fait est que tous les organismes scientifiques ou médicaux qui ont examiné et homologué ce produit, comme la FDA ou l’Organisation mondiale de la santé, sont arrivés à la même conclusion : le lait provenant de vaches traitées avec la rBST ne comporte pas de risques pour la santé humaine. […] L’enjeu de ce qui se joue en Floride est important, non seulement pour Monsanto, mais aussi pour Fox News et son propriétaire, ainsi que pour le peuple américain qui peut profiter largement de l’usage de la rBST et d’autres produits issus de l’agriculture biotechnologique. »

Bob Franklin, le directeur général de la chaîne, demande à visionner le reportage :

« Il l’a trouvé très bien, se souvient Jane Akre, et d’un commun accord nous avons décidé de proposer à Monsanto une nouvelle interview. La compagnie nous a demandé de lui adresser au préalable la liste des questions, ce que nous avons fait, mais finalement elle a refusé de me recevoir. »

Quelques jours plus tard, une nouvelle lettre parvient au siège de Fox News. Cette fois-ci, le ton est carrément menaçant :

« Je suis très surpris de voir qu’une semaine après ma première lettre détaillée concernant les inquiétudes de mon client Monsanto […], je sois obligé de vous écrire une seconde fois pour vous avertir que la situation ne s’est pas améliorée, et qu’elle s’est même clairement détériorée, étant donné l’approche irresponsable de Mme Akre », écrit l’avocat, qui vilipende les huit questions soumises par la journaliste, en particulier une sur le « crack des vaches ». « Ces points sont diffamatoires, poursuit-il, et s’ils étaient divulgués à la télévision, ils pour-raient causer un grave préjudice à mon client et avoir de sérieuses conséquences pour Fox News. »

« Que pouvait craindre Fox News ?, dis-je après avoir lu attentivement les deux courriers.

– De perdre de la publicité !, me répond Jane. Monsanto est un gros annonceur, notamment pour le Roundup et Nutrasweet (l’aspartame), ses deux produits phares, ce qui représente un budget conséquent.

– C’est comme cela qu’avec Steve vous êtes devenus des whistleblowers (lancers d’alerte) ?

– Oui !, soupire Jane. Jamais nous n’aurions imaginé vivre une telle expérience dans un pays qui se targue d’être la première démocratie du monde… »

Désormais la guerre est ouverte. À Tampa, elle est conduite par Dave Boylan, qui, à la faveur du rachat de Channel 13, vient d’être nommé au poste de directeur général. Il demande aux deux journalistes de revoir leur copie et de proposer une nouvelle version du reportage dont la diffusion a été annulée et repoussée sine die.

« Nous avons réécrit le script quatre-vingt-trois fois !, s’amuse Jane, qui a conservé le brouillon de toutes les versions . Mais cela ne convenait jamais. Par exemple, nous ne pouvions pas utiliser le mot “cancérigène”, mais devions le remplacer par “de possibles implications pour la santé”. Ou nous devions minimiser les compétences scientifiques du docteur Samuel Epstein, etc. Par la suite, nous avons découvert que la Dairy Coalition avait inondé Fox News de documents censés prouver l’innocuité de la rBGH. Chaque version était revue attentivement par Carolyn Forrest, l’avocate de Fox News, qui, un jour, exaspérée, a lâché :
“Vous ne comprenez pas ? Ce n’est pas la véracité des faits qui importe ! Ce reportage ne vaut pas que nous risquions de dépenser plusieurs cen-taines de milliers de dollars dans un procès face à Monsanto…”

Le 16 avril 1997, Dave Boylan menace de licencier les deux journalistes pour « insubordination » s’ils refusent de remonter le reportage en suivant au pied de la lettre les « recommandations » de Fox News :
« Nous avons payé trois milliards de dollars pour racheter ces télévisions, s’emporte-t-il. C’est nous qui décidons ce que doit être le contenu d’une information ! »
Steve Wilson réplique que si le reportage est diffusé sans leur consentement, ils porteront plainte auprès de la Federal Communication Commission, pour violation du Communication Act de 1934 .

Le 6 mai, le nouveau directeur de Channel 13 change de tactique : il propose aux deux journalistes de leur payer un an de salaire intégral, avantages compris (soit 200 000 dollars), en les nommant à des postes fictifs de consultants. En échange de ce « placard doré », ils doivent s’engager à ne jamais raconter comment Fox a censuré le reportage ni ce qu’ils ont découvert au sujet de la rBGH.

« Mettez votre proposition par écrit, et nous l’examinerons ! », répond Steve au grand étonnement de Jane, qui ne tardera pas à comprendre…
Le précieux document constituera une pièce à conviction lors de la plainte que déposera le couple contre Fox News, après son licenciement « sans motif officiel », le 2 décembre 1997.

Pour fonder leur action en justice, Jane et Steve invoquent une récente loi de Floride sur les whistleblowers , en faisant valoir que les divers mensonges que leur employeur a voulu les contraindre à intégrer dans leur reportage vont à l’encontre de l’intérêt général et qu’ils violent la réglementation de la Federal Communication Commission.
C’est la première fois que des journalistes ont recours à cette loi et Fox News prend l’affaire très au sérieux, en recrutant une dizaine d’avocats, dont ceux du cabinet Williams & Connolly, qui furent les défenseurs de Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinsky…

Pendant deux ans, ils multiplient les requêtes en nullité pour empêcher la tenue d’un procès. Jane et Steve sont contraints de vendre leur maison pour assurer leur défense, mais ils obtiennent une première victoire : l’affaire sera jugée par un tribunal de Tampa, en juillet 2000.
Après cinq semaines d’audience, les jurés doivent répondre à une question :
« Estimez-vous que la plaignante, Jane Akre, a démontré en apportant des preuves suffisantes et convaincantes que le défendeur […] a mis fin à son contrat de travail parce qu’elle a menacé de révéler sous serment et par écrit à la Federal Communications Commission la diffusion d’un reportage d’information falsifié, déformé ou tendancieux… »
La réponse du tribunal est positive et Jane obtient 425 000 dollars de dommages et intérêts .

« Est-ce que vous avez été soutenus par la presse ? »

La question manifestement attriste Jane, qui murmure : « Non ! Les grands médias nationaux ont ignoré le procès. 60 Minutes, le magazine de CBS, et le New York Times avaient promis de faire quelque chose, mais nous n’avons plus jamais eu de leurs nouvelles.
Il y eut même des manipulations incroyables ! Par exemple, nous avions rencontré longuement la journaliste du Saint Petersburg Times un journal très respecté de Floride. Elle avait suivi le procès avec assiduité. Quand nous avons lu son article, nous sommes tombés des nues ! Il y avait une petite phrase qui disait : “Le jury n’a pas cru aux allégations du couple, qui prétendait que la chaîne avait cédé aux pressions de Monsanto pour falsifier un reportage.”
En fait, cette phrase avait été rajoutée par le rédacteur en chef, à l’insu de la journaliste !
Elle a ensuite été reprise texto dans le journal de CNN, qui n’a jamais voulu nous accorder de droit de réponse… Mais le pire, c’est que nous n’étions pas au bout de nos peines… »

En effet, Fox News fait appel. Le 14 février 2003, coup de théâtre : la cour d’appel de Floride renverse la décision !

Les juges estiment qu’aucune loi n’interdit à une chaîne de télé ou à un groupe de presse de mentir au public…

Certes, les règles fixées par la Federal Communications Commission le proscrivent, mais elles n’ont pas force de loi. En conséquence, la cour estime que la loi sur les whistleblowers ne peut s’appliquer dans le cas de Jane et de Steve.
Au terme d’un arrêt très technique, qui n’aborde pas la question de fond — à savoir la malhonnêteté de Fox News par rapport à ses téléspectateurs —, les deux journalistes sont donc condamnés à rembourser à la chaîne ses frais d’avocats qui s’élèvent à au moins deux millions de dollars !
« En fait, insiste Jane, la cour a suivi les arguments des avocats du groupe, qui n’ont eu aucune gêne à clamer qu’aucune loi n’interdit de déformer une information… Nous avons fait appel, et finalement la cour suprême de Floride a débouté Fox News de sa demande de remboursement des frais de justice. Mais, bon, avec ce qui nous est arrivé, on comprend que le journalisme d’investigation soit mort dans ce pays, et qu’aucun journaliste n’essaie de se mettre sur le chemin de Monsanto … »

Une revue de presse de 1,9 kilo qui donne le vertige!

Les (super) attachées de presse d’ARTE (Henriette et Maud) viennent de m’envoyer la revue de presse du « Monde selon Monsanto » (film et livre).
Elle est arrivée en trois exemplaires dans un… carton. Et pour cause: je viens de la peser, elle fait 1,9 kilo!

Je ne peux malheureusement pas mettre tous ces papiers en ligne (!), mais j’en ai choisi un: celui publié par La Nouvelle République, le lendemain de mon passage à Chartres où il y avait cinq cents personnes (voir vidéo). C’était la veille du procès des faucheurs.

Les « chutes » du film

A partir d’aujourd’hui, je vais mettre en ligne ce que nous appelons dans notre jargon les « chutes » du film.
Ce sont des séquences que j’avais montées dans la première version du film qui durait … 2 heures 20!

Évidemment c’était trop long, d’autant plus qu’à l’origine il s’agissait de faire un documentaire de 90 minutes.
C’est en voyant la richesse du matériel que j’avais accumulé aux quatre coins du monde que la direction d’ARTE, suivant les recommandations de Pierrette Ominetti, directrice adjointe de l’Unité documentaires, m’avait accordé l’autorisation exceptionnelle de faire  » au maximum une heure cinquante ».

Finalement, le film dure une heure quarante-neuf…

Encore une fois, je remercie ARTE qui a compris que la qualité des films ne se mesure pas au poids et que pour certains sujets complexes c’est précisément la longueur qui permet de garantir la qualité, en évitant les simplifications réductrices.

Je dis et redis que sans ARTE, le film qui est en passe de devenir une référence internationale, n’aurait jamais vu le jour…

Aujourd’hui, je mets donc en ligne le « RUSH 1 », à savoir l’interview que j’avais réalisé du professeur Gilles-Éric Séralini, professeur à l’université de Caen, membre de la Commission Commission du génie biomoléculaire française, chargée d’instruire les dossiers de de-mande d’essais en plein champ des organismes génétiquement modifiés, ainsi que du CRII-GEN, le Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique, qui ne cesse de réclamer des études plus poussées sur l’impact sanitaire des OGM.

Je rappelle que le Professeur Robert Bellé, chercheur au CNRS et pour l’Institut Pierre et Marie Curie, explique dans mon film que le roundup « déclenche la première étape qui conduit au cancer ».

D’autres études que je présente dans mon livre confirment la toxicité du roundup, herbicide favori des jardiniers, et intimement lié aux OGM, puisque 70% des plantes transgéniques cultivées dans le monde ont été manipulées pour pouvoir absorber du roundup…

Je précise que toutes les chutes vidéo que je mettrai en ligne sont en basse définition d’où leur qualité médiocre, mais je suis heureuse que toutes ces informations complémentaires soient visibles par le plus grand nombre.

Je remercie Françoise Boulègue, la monteuse du film ( et de quasiment tous mes films!) qui a accepté de répertorier les chutes, et Image et compagnie qui lui en a facilité l’accès.

Postface de la Pr. Louise Vandelac à l’édition canadienne

Mon éditeur canadien vient de me faire parvenir la postface qu’a rédigée Louise Vandelac pour l’édition québécoise de mon livre, que je vais aller lancer (avec le film) pendant la semaine du 2O mai (Montréal/Québec/ Ottawa/Toronto)

Professeur titulaire de l’Institut de l’Environnement de l’Université du Québec à Montréal, Louise Vandelac est chercheur au Centre d’études des interactions entre la santé et l’environnement (CINBIOSE), un organisme qui collabore notamment avec l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation panaméricaine de la santé. Elle est également professeur associée au Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal.

Que le lecteur ne soit pas étonné de lire « BPC » au lieu de « PCB » ou « principe d’équivalence substantielle »au lieu de « principe d’équivalence en substance ». Ce sont les termes employés au Canada!

Postface

Monsanto savait… désormais nous savons

Louise Vandelac

Si vous jetez un coup d’œil rapide à la préface et à la postface parce que vous hésitez encore à lire ce livre… n’hésitez plus ! Il ne faudrait surtout pas rater cette enquête magistrale, aussi fouillée que rigoureuse. Au fil des pages, la gravité des faits, la précision des liens, la puissance des témoignages et la finesse de l’argumentation laissent littéralement sans voix. Si vous avez déjà vu le documentaire Le Monde selon Monsanto, de Marie-Monique Robin, vous savez déjà combien ces réalités dépassent la fiction. Mais le livre va beaucoup plus loin encore car, c’est bien connu, le diable se cache dans les détails… et les détails dans ce dossier sont particulièrement inquiétants.

Si vous venez tout juste de tourner la dernière page et que, tenu en haleine au fil des chapitres, vous êtes encore bouleversé, la gorge nouée, refusant de croire à un tel cynisme, c’est que vous avez mesuré l’ampleur des enjeux. Et vous réalisez probablement que cette enquête, fondée sur des montagnes d’archives, de notes internes et de documents déclassifiés, témoignant du courage de ces chercheurs, avocats, journalistes et membres d’ONG qui ont su tisser la toile internet pour rendre ces informations largement accessibles, est imparable. Ainsi on découvre, derrière le clinquant médiatique de produits phares comme les semences OGM, contrôlées à 90% par Monsanto et auréolées de promesses en plus d’être enrobées de la caution d’organismes réglementaires -soi-disant au-dessus de tout soupçon-, un univers de manipulations, de lobbying intensif, de propos mensongers, d’études inconsistantes ou fallacieuses.

Cet univers, c’est celui de la course effrénée, voire aveuglée aux profits, qui, ne souffrant d’aucun état d’âme, conduit à poursuivre la diffusion de produits aux effets dévastateurs connus, multipliant alors les drames humains, sanitaires et socio-économiques. En témoignent les 20,000 victimes des BPC d’Alliston et les millions de personnes contaminées par les déversements de l’agent orange au Viêtnam, deux produits de Monsanto, dont les effets toxiques révélés, après coup, lors de procès, multiplient, encore maintenant, les malades et les morts.

Cet univers troublant, c’est aussi celui des « portes tournantes », ce phénomène disséqué au scalpel par Marie-Monique Robin. Avec force détails, les noms et les fonctions à l’appui, elle retrace les nombreux cadres et employés de haut niveau dont les chassés-croisés les amènent de Monsanto à des instances de réglementation comme la Food and Drug Administration, ou encore des plus hauts postes dans l’administration publique vers la firme de Saint Louis, Missouri. Qui s’étonnera alors que « ceux qui étaient en charge de la réglementation se considéraient comme les défenseurs de la biotechnologie (…) de la science qui allait de l’avant, et tous ceux qui n’allaient pas de l’avant étaient vus comme des luddites » , comme le confie Dan Glickman, ancien secrétaire d’État à l’Agriculture de Bill Clinton (1995-2001), celui-là même qui autorisa la culture de tous les OGM après la mise en marché du soja transgénique de Monsanto. Or, manifestement, ces jeux de portes tournantes ont largement contribué à accélérer la diffusion massive des cultures transgéniques, sans évaluations rigoureuses et indépendantes ni des impacts de la transgénèse, ni du caractère pesticide de ces OGM pour la santé et l’environnement : une fabuleuse économie de temps et d’argent intimement liée, voire essentielle à la rentabilité de ces semences OGM.

Pourtant, tout cela ne devrait pas m’étonner. Après avoir co-réalisé en 1999, Main basse sur les gènes, un des tout premiers documentaires sur les OGM, produit par l’Office national du film du Canada et dans lequel nous avions interviewé Pusztai, Rifkin, Apotheker, Mooney, Epstein et bien d’autres, et après avoir mené des recherches sur les OGM pesticides, les animaux transgéniques et les polluants persistants – dioxines et BPC en tête –, comment aurais-pu ignorer l’omniprésence de Monsanto ? Ayant suivi la courageuse position des chercheurs de Santé Canada qui a permis d’éviter l’homologation de la somatotropine bovine recombinante (STbr), fabriquée par Monsanto, puis les batailles juridiques de Percy Schmeiser contre Monsanto et celle des fermiers et des ONG qui ont réussi à contrer l’homologation du blé transgénique,- proposé et finalement retiré par Monsanto-, j’avais pu mesurer comment la position des autorités canadiennes ressemblait à celle de son voisin du sud. Depuis sa stratégie sur les biotechnologies, du début des années ’80, le Canada a fait de ce secteur, l’un des fers de lance de son économie.
Comme aux États-Unis, il a fait du principe d’équivalence substantielle, discrédité par un rapport de la Société Royale du Canada, le pivot de sa réglementation. Il s’oppose lui aussi farouchement à l’étiquetage obligatoire des OGM, pourtant largement réclamé par les citoyens, si bien que son rôle de juge et partie dans l’encadrement d’un secteur qu’il promeut, n’a guère échappé aux observateurs. Bien que les avantages supposés des OGM pesticides ne résistent pas, comme on l’a vu, à l’analyse, le Canada laisse néanmoins le canola, le soja et le maïs transgéniques envahir, à l’insu des citoyens, les champs et les assiettes, au point de compromettre rapidement, toute autre culture non transgénique. Se développent par ailleurs les projets d’arbres transgéniques, de porcs et de saumons transgéniques, sans parler des pharmacultures, productions de composés à visées pharmaceutiques ou industrielles au moyen de plantes ou d’animaux transgéniques.

Compte tenu du rôle phare des instances réglementaires américaines, comme la FDA et l’EPA, tant au plan continental qu’international, certaines révélations du livre de Marie-Monique Robin, véritable morceau d’anthologie de l’histoire socio-politique des technosciences, prennent ici un relief tout particulier. Par exemple, si la décision de l’administration américaine de ne pas soumettre les OGM à un régime spécifique n’était pas fondée, comme l’avance Marie-Monique Robin, sur des données scientifiques, mais bien sur « une décision politique », alors que ses propos sont confirmés par nul autre que James Marianski, « coordinateur pour la biotechnologie » à la FDA, de 1985 à 2006, que doit-on en conclure ? Que pour des motifs économiques, dans un contexte d’insuffisance notoire de recherches solides et indépendantes, les processus d’évaluation et de réglementation aient été, comme l’avance cet ouvrage, court-circuités, contournés et pervertis, cela ne devrait-il pas logiquement conduire des organismes indépendants à réexaminer en profondeur à la fois ces dossiers d’homologation des OGM ainsi que les prémisses et les mécanismes de telles évaluations ?

Comment, des diverses instances nationales et internationales qui, dans la foulée des interventions américaines, ont adopté ces positions à saveur économico politiques, sans que des évaluations rigoureuses à long terme de l’ensemble des impacts ne soient au rendez-vous, pourraient-elles refuser de revoir en profondeur tant leur évaluation que les outils réglementaires relatifs aux OGM? Ce ne serait pas la première fois qu’après un mouvement d’emballement collectif pour de nouveaux produits, on constate leurs risques, leur nocivité et qu’on admette l’insuffisance des études antérieures. Ce fût le cas des BPC, un autre produit de Monsanto, figurant en tête de liste parmi les 12 polluants persistants dont le protocole de Stockholm vise l’élimination virtuelle, en raison de leur nocivité pour la santé et pour l’environnement. Ces 12 polluants persistants particulièrement nocifs (dioxines, furannes, BPCS, pesticides organochlorés…), perturbant le système endocrinien, sont associés à des problèmes immunitaires; à des cancers du sein, de la prostate et des testicules; à des troubles de la reproduction et de l’apprentissage les plus nocifs ce qui a également entraîné, à la communauté européenne et dans plusieurs autres pays l’adoption de programmes d’examen approfondi de milliers de substances chimiques suspectes. Dans le cas des OGM, soumettre l’ensemble des produits transgéniques, des dispositifs d’évaluation et des cadres réglementaires à un examen indépendant et rigoureux tenant compte des divers impacts socio-économiques, socio-sanitaires et environnementaux exigerait d’abord de soutenir la recherche critique et indépendante longtemps étouffé et marginalisé, dans un contexte de déréglementation.

Comme on le voit, à travers le rétroviseur de cette saga de la montée en puissance d’un géant de l’agrochimie, marquée par l’arrogance et la dénégation, dont nous subissons toujours les impacts, et pour longtemps encore, se joue le présent et se profile déjà l’avenir. Au-delà des rapports troubles et fascinés devant des prouesses technoscientifiques faisant miroiter d’énormes enjeux économiques au point de sous-estimer l’ampleur des questions de responsabilité, de santé et d’environnement qui y sont liées, l’histoire de Monsanto, risque fort avec la diffusion massive des OGM, de déterminer largement notre avenir alimentaire, démocratique, sanitaire et environnemental, rien de moins.

L’opération commerciale des OGM pesticides ne vise-t-elle pas ultimement d’abord l’appropriation, par le biais de brevets, et par le rachat des firmes semencières, de l’essentiel de la base alimentaire mondiale, c’est-à-dire le soja, le maïs, le riz et le blé – des denrées déjà en partie transgéniques et contrôlés par quelques firmes toutes-puissantes ? Or, comment pourrait-on poursuivre la mainmise sur le patrimoine génétique et sur l’alimentation mondiale, armes redoutables de contrôle des populations et des territoires, bouleversant au passage les modalités de production agricole, sans éroder et sans fragiliser les dispositifs publics censés protéger la santé, l’environnement et les biens communs ? Au-delà de l’histoire d’une firme, c’est bien les effets de la voracité d’une entreprise combinée aux jeux de déréglementation et de collusion sur la déstructuration et le remodelage des règles de fonctionnement d’une partie de la communauté scientifique et de certaines instances nationales et internationales chargées de l’évaluation, du contrôle et de l’encadrement, que met en évidence Marie-Monique Robin.

Comment alors restaurer la crédibilité des citoyens sans leur permettre d’abord des choses aussi élémentaires que de savoir, au moins par l’étiquetage obligatoire, s’ils ont des produits issus de la transgénèse dans leur verre de lait made in USA et dans leur nourriture, comme l’ont déjà fait une quarantaine de pays, dont la Russie et la Chine? Comment restaurer cette crédibilité sans obliger les firmes productrices de semences transgéniques à en assumer les responsabilités en cas de problèmes environnementaux et sanitaires ? Et comment éviter que l’histoire de produits mal évalués ne bégaie sans revoir en profondeur les bases réglementaires et sans ajouter une obligation de contre-expertise indépendante? Ces enjeux sont d’autant plus pressants que les mêmes logiques ayant présidé aux États-Unis et au Canada à l’absence d’étiquetage des OGM servent maintenant à éviter l’étiquetage de viande de descendants d’animaux clonés dont la FDA a récemment autorisé la mise en marché aux États-Unis. On retrouve cette même absence de transparence dans le dossier des nanotechnologies, dont les développements fulgurants, dopés par les fonds privés et publics, ont déjà conduit à la mise en marché de centaines de produits « nanos », sans aucun étiquetage et alors même que les mécanismes d’évaluation des impacts sur la santé et l’environnement ainsi que les modalités d’encadrement sont encore loin d’être au point.

Dans sa préface, Nicolas Hulot écrit que ce livre « doit être considéré comme un travail de salubrité publique et lu à ce titre ». Certes, mais pour éviter de nouvelles dérives d’un monde à la Monsanto, le relais de ce travail de salubrité publique doit être désormais assumé collectivement et incarné dans des lois et dans des dispositifs d’évaluation démocratiques et d’encadrement indépendants et rigoureux, centrés sur la protection de la santé, de l’environnement et du bien commun. Et cela, autant dans les domaines vitaux de l’eau, de l’air, de l’agriculture et de l’alimentation que dans celui des technosciences qui, prétendant baliser l’avenir, y compris alimentaire, nous mettent souvent, comme on l’a vu, littéralement en jeu et parfois même, en joue …