Prix de l’impact du FIGRA 2015: alerte sur le sable

J’étais dans le jury du « Prix de l’impact  » du Festival International du grand reportage d’actualité et du documentaire de société (FIGRA) qui s’est tenu au Touquet du  25 au 29 mars (voir le palmarès). Cette année encore, je n’ai pas pu y présenter de documentaires, car la règle ABSOLUE du FIGRA c’est que les films ne doivent pas dépasser les 90 minutes! Exit mes quatre derniers « opus »: Le monde selon Monsanto, Notre poison quotidien, Les moissons du futur et, bien sûr, Sacrée croissance!

L’an passé mon film Escadrons de la mort: l’école Française (Prix de l’investigation du FIGRA en 2004) avait reçu le premier « Prix de l’impact », créé à l’instigation de Paul Moreira (dont le film Bientôt dans vos assiettes a reçu le prix de l’investigation 2015) et d’Amnesty International. Chaque lauréat se retrouvant l’année d’après dans le jury de la catégorie, voilà comment j’ai rejoint Bertin Leblanc, directeur de la communication de Amnesty International et président du jury, et mes confrères Douglas Herbert, Michael Zumtein et Claude Guibal. Nous eûmes la tache difficile de choisir parmi cinq documentaires qui étaient tous d’une très grande valeur ce qui provoqua de longs débats passionnants autour de la question fondamentale: comment mesure-t-on l’impact d’un film? Nous avons retenu quatre critères:

– la dimension « lanceur d’alerte », à savoir que le sujet traité par le film aborde une problématique inconnue ou méconnue ayant de fortes conséquences pour les droits humains;

– la prise de conscience que suscite le film dans la presse , chez les autorités, les institutions , associations ou chez un large public;

– la dimension « pièce à conviction », à savoir que le film servira de plaidoyer pour les citoyens ou organisations qui promeuvent la cause qu’il défend;

– la durabilité, à savoir que l’impact du film se déroulera sur la longueur, idéalement jusqu’à la résolution du problème grave qu’il a soulevé.

C’est ainsi que nous avons décidé de primer Le sable: enquête sur une disparition, un film de Denis Delestrac que nous avons tous reçu comme un coup de poing. Il raconte comment le sable marin est en train de disparaître en raison de la folie des hommes qui en consomment chaque année des millions de tonnes pour construire des routes, autoroutes, trottoirs, et immeubles en béton armé (dont la majorité ne sont pas habités car ils alimentent la spéculation immobilière). Après avoir épuisé le sable des rivières, les bipèdes humains se sont attaqués aux plages, puis aux fonds marins (le sable du désert est inutilisable pour la construction), entraînant des bouleversements qui menacent la biodiversité marine (déjà en danger en raison de la surpêche et du réchauffement climatique), font disparaître des îles entières (par l’effet de vase communicant que provoque l’incessant pompage)  et , à terme, les plages elles-mêmes, comme on le voit déjà sur les côtes du Maroc ou aux Maldives. Cet énorme gaspillage d’une ressource rare et précieuse, contrôlée par la « mafia du sable » constitue un énorme enjeu écologique et social qui pousse à l’exil des millions de familles vivant près des côtes, déjà menacées par les effets du réchauffement climatique.

Avec ce film, nous avons compris que la défense de l’environnement n’était pas seulement un combat de « bobos » mais qu’elle conditionne celle de tous les autres droits humains : liberté de la presse et d’opinion, respect de la personne, etc. Quand les plages, la biodiversité et les ressources naturelles auront disparu, les autres combats (essentiels certes) seront définitivement vains. Et au fur et à mesure que progressera l’impitoyable destruction, due à la cupidité des intérêts privés mais aussi aux dégâts que celle-ci cause, la barbarie proliférera, comme c’est déjà le cas dans de nombreuses parties du monde (Moyen Orient, Afrique et même en Europe). Un exemple: l’atroce guerre qui se mène actuellement en Syrie ou en Irak n’aurait jamais eu lieu s’il n’y avait pas eu de pétrole dans ces territoires très convoités. C’est pourquoi je dis et je répète que la question écologique sous toutes ses formes (épuisement des ressources, de la biodiversité, pollutions, réchauffement climatique) représente l’urgence absolue et qu’elle devrait constituer la préoccupation N°1 de tous les journalistes car elle englobe désormais tous les autres problèmes (« classiques ») du monde…

Pour finir, je vous informe que la députée EELV Michèle Bonneton organise, le 2 avril, un colloque sur TAFTA, l’accord de « libre échange » que préparent l’Union européenne et les États Unis. Je participerai à une table ronde où je présenterai le bilan de l’ALENA (l’accord de libre échange nord-américain) fondé sur l’enquête que j’ai réalisé pour mes films (et livre) Les déportés du libre échange et Les moissons du futur. L’inscription préliminaire au colloque est obligatoire.

Et si nous lancions la guerre contre le dérèglement climatique et la tragédie écologique?

Comme je l’ai écrit dans mon précédent papier, j’ai ressenti un grand malaise devant la posture du gouvernement qui voudrait nous embarquer dans une « guerre des civilisations » qui risque fort de nous détourner d’un combat bien plus urgent et essentiel: celui contre le dérèglement climatique et ce que Fabrice Nicolino appelle, à juste titre, la « tragédie écologique« . Mon malaise venait aussi probablement du fait que dans mon livre Sacrée croissance! (que je suis censée écrire en … 2034), j’avais imaginé que, encouragé par les médias, François Hollande avait décidé de lancer la « guerre contre le climat« , provoquant d’immenses manifestations de liesse dans toute la France et le reste du monde…

Voici un extrait de l’introduction de mon livre:

Tout avait commencé quatre mois plus tôt, très exactement le 14 avril 2014. Ce matin-là, il s’était passé un événement incroyable, inespéré, tellement énorme que j’en frissonne encore en écrivant ces lignes. À 7 heures, alors que je commençais ma séance de rameur dans le sous-sol de ma maison de Seine-Saint-Denis, j’avais allumé la radio pour écouter le journal de France Inter. Et là, stupeur, j’avais entendu le journaliste Patrick Cohen[1] déclarer sur un ton solennel : « La situation est très grave. Le dernier rapport du GIEC – le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat –, publié hier, n’exclut pas un réchauffement climatique de 4,8° C d’ici 2100 si les émissions de gaz à effet de serre continuent de progresser au rythme de la dernière décennie, soit 2,2 % par an. Si c’est le cas, il n’est pas sûr que l’humanité puisse survivre à la fin de ce siècle. Les rédactions de Radio France ont donc décidé de consacrer tous leurs programmes de la journée à ce rapport, capital pour l’avenir de la planète. »

Les bras m’en étaient tombés et j’avais arrêté de ramer… J’avais foncé devant la télé et là, rebelote : toutes les chaînes, privées comme publiques, ne parlaient que de cela ! En France, mais aussi dans le reste du monde : BBC, ARD, ABC, RAI… Bref, on se serait cru le 11 septembre 2001, lorsque toutes les télévisions de la planète avaient repassé en boucle les images des avions percutant les tours jumelles du World Trade Center. Le « 14 Avril » – c’est ainsi qu’on a ensuite appelé cette journée mémorable, surnommée aussi le « Grand Chambardement » – et les jours qui suivirent, les Terriens ont enfin compris les enjeux inouïs et uniques du réchauffement climatique. Et, pour la première fois, les scientifiques ont dit sans détour ce qui nous attendait si nous ne changions pas rapidement de cap (voir infra, chapitre 3). « La science nous transmet un message clair : nous devons abandonner le statu quo pour éviter toute interférence dangereuse avec le système climatique[2] », a martelé l’Allemand Ottmar Edenhofer, l’un des trois co-présidents du groupe de travail III, qui rédigea le rapport. Partout dans le monde, les quelque huit cents chercheurs qui avaient contribué à sa rédaction, rassemblant près de 20 000 études et projections scientifiques, sont – enfin ! – sortis de leur réserve pour dire clairement les choses.

Le pire scénario du GIEC

On n’avait jamais vu cela : du Nord au Sud de la planète, dans les usines, les bureaux, les foyers, les cafés, les écoles ou les commerces, les citoyens et citoyennes se sont rassemblés devant les postes de télévision ou de radio pour écouter, tétanisés, les terribles nouvelles. Avec un remarquable effort de pédagogie, les experts ont expliqué qu’avant l’ère industrielle (au milieu du xixe siècle), la concentration moyenne de l’atmosphère en dioxyde de carbone (CO2) était de 278 ppm, mais que, le 9 mai 2013, elle avait franchi le seuil de 400 ppm[3], le niveau le plus élevé depuis 800 000 ans. D’après leurs calculs, en 2012, plus de 365 milliards de tonnes de carbone avaient été émises dans l’atmosphère provenant de la combustion d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et de la production de ciment. S’y ajoutaient 180 milliards de tonnes causées par le changement d’affectation des sols, comme la déforestation. Plus de la moitié de ces émissions avaient eu lieu après le milieu des années 1970, avec une accélération notable au cours des vingt dernières années, puisqu’entre 1992 et 2012, elles avaient augmenté de 38 %. Ces émissions anthropiques – c’est-à-dire issues de l’activité humaine – de gaz « à effet de serre » avaient entraîné un réchauffement de la Terre de 0,85 °C entre 1880 et 2012, les trois dernières décennies ayant été les plus chaudes qu’ait connues l’hémisphère Nord depuis au moins 1 400 ans.

Sur les plateaux de télévision, les climatologues ont commenté la carte du monde qui m’avait tant impressionnée quand j’avais lu un rapport intermédiaire du GIEC, publié deux semaines avant le 14 Avril et qui était passé inaperçu[4]. On y voyait les effets du changement climatique déjà constatés sur tous les continents : augmentation de la fréquence et de l’intensité des inondations, sécheresses, incendies, tempêtes et cyclones, provoquant des dégâts humains et matériels considérables et une baisse de la production alimentaire. Les experts ont aussi expliqué pourquoi le niveau de la mer augmentait inexorablement, pourquoi les océans s’acidifiaient, quelles étaient les conséquences de la fonte de la banquise, des glaciers et des calottes glaciaires, ou du dégel du permafrost de Sibérie. Et ils ont introduit une notion complètement inconnue du grand public, qui a provoqué quelques (rares) réactions d’hystérie collective : les « boucles de rétroaction positives ».

Les scientifiques ont expliqué que le processus du réchauffement climatique n’est pas linéaire, mais exponentiel. Et que certains facteurs agissent comme des turbocompresseurs qui accélèrent la tendance en cours dès que sont franchis des « seuils de basculement » (tipping points). On apprit ainsi que la fonte des glaces polaires, dont l’albédo (leur capacité à réfléchir une grande partie du rayonnement solaire) est très élevé, allait accélérer la désintégration du pergélisol des régions arctiques. Or, ces sols gelés couvrant un cinquième de la surface terrestre contiennent d’énormes quantités de carbone et de méthane (un gaz vingt-et-une fois plus réchauffant que le CO2) ; lesquelles, en se libérant, pourraient augmenter la température de la Terre d’un degré supplémentaire. Un réchauffement global de 3° provoquerait par ailleurs l’effondrement de l’Amazonie, dont les arbres et les sols cesseraient d’absorber du carbone, pour en libérer au contraire d’énormes quantités, ajoutant 250 ppm dans l’atmosphère. À ce stade de 4 ou 5 degrés de réchauffement, les humains pourraient assister impuissants au dégazage des hydrates de méthane[5], emprisonnés dans la glace des fonds marins polaires, comme cela s’est produit il y a 55 millions d’années lors du « maximum thermique » du passage paléocène-éocène (PETM), où la concentration de CO2 a atteint 1 000 ppm en 20 000 ans, provoquant un réchauffement de la planète de 6°. « La différence, expliqua Jim Zachos, un paléo-océanographe américain, c’est que le rythme des émissions actuelles de carbone est trente fois plus rapide qu’à l’époque du PETM[6]… »

Inutile de préciser que le « pire scénario du GIEC », comme nous continuons de l’appeler, aurait entraîné des conséquences funestes pour la vie sur Terre. À l’époque, les scientifiques évoquaient le commencement de la « sixième extinction des espèces » (voir infra, chapitre 6) et envisageaient des perspectives guère plus réjouissantes pour les humains : dans son rapport, le GIEC évoquait les centaines de millions de réfugiés climatiques, fuyant les zones rendues inhabitables par la désertification, la montée de la mer ou les ravages causés par les cyclones. Il mettait en garde contre le coût économique de l’inaction – lequel, d’après les Nations unies, pourrait s’élever à 300 milliards de dollars par an. Et il soulignait les risques de famines, de conflits autour des ressources devenues plus rares, comme l’eau, les énergies fossiles (voir infra, chapitre 4) ou les stocks de poissons. Mais aussi d’épidémies meurtrières (typhus, choléra, dengue, virus Ébola), sans parler de l’émergence de nouveaux agents pathogènes jusque-là inconnus.

Pour éviter ce scénario catastrophe, la conclusion des experts était sans appel : si l’on voulait limiter la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à 450 ppm pour maintenir le réchauffement de la Terre au-dessous de 2°, il fallait impérativement réduire les émissions mondiales de 40 % à 70 % d’ici 2050 et les éliminer presque totalement d’ici la fin du siècle.

François Hollande monte au créneau

Ce n’était pas la première fois que le GIEC tirait la sonnette d’alarme, mais ses mises en garde n’avaient pas été suivies d’effet : en 2009, la conférence sur le climat de Copenhague s’était soldée par un échec lamentable, malgré l’importante mobilisation de milliers d’associations écologistes et humanitaires de par le monde. En juin 2012, le sommet « Rio + 20 » avait enterré l’immense espoir soulevé, vingt ans plus tôt, par le premier Sommet de la Terre. Enlisés dans la gestion de la crise économique et sociale qu’avaient aggravée, en 2008, les agissements criminels des grandes banques, les dirigeants avaient relégué la question du climat aux oubliettes.

Il a fallu le réveil courageux des journalistes qui, jusque-là, traitaient ce sujet plutôt mollement, comme une information parmi d’autres, pour que les politiques sortent de leur léthargie. Et le premier d’entre eux fut le président François Hollande, qui a surpris tout le monde, en convoquant dès le 15 avril 2014 le gouvernement sur le perron de l’Élysée pour annoncer que la « guerre contre le réchauffement climatique » était désormais l’objectif numéro un de sa politique. Retransmise en direct dans toute la France, sa déclaration a suscité de gigantesques manifestations de liesse populaire, similaires à celles qu’on avait connues, le 10 mai 1981, lors de l’élection du président François Mitterrand. Encore sous le choc des informations dramatiques que les médias leur avaient assénées depuis vingt-quatre heures, les Françaises et Français ont ressenti un énorme soulagement devant la fin du « Grand Déni » (voir infra, chapitre 5) qui obstruait insidieusement leur avenir, les angoissait et les empêchait d’agir.

Et puis les événements se sont enchaînés, avec une rapidité qu’aucun écologiste n’aurait pu imaginer, même dans ses rêves les plus fous. Faisant preuve d’un volontarisme insoupçonné, le président Hollande a contacté la chancelière allemande Angela Merkel et le Premier ministre britannique David Cameron – lesquels avoueront plus tard que l’initiative française les avait « libérés d’un poids insupportable ». Un conseil européen des chefs d’État et de gouvernement fut convoqué en toute urgence à Bruxelles, tandis qu’à New York, le président Barak Obama rencontrait le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon. Dès le lendemain, l’Assemblée générale de l’ONU votait à l’unanimité la création de la « convention-cadre pour la grande transition vers une société zéro carbone », tout simplement appelée « CGT ».

La première conférence de la CGT s’est ouverte à Thimphou, le 15 juin 2014…

(fin de l’extrait)

[1] Patrick Cohen est devenu ensuite le porte-parole de la commission sur la Grande Transition.

[2] Communiqué de presse du GIEC, 13 avril 2014, 2014/19/PR.

[3] Une concentration de 400 ppm (parties par million) signifie que le CO2 représente 0,04 % des molécules d’air sec ; la mesure a été relevée à l’observatoire de Mauna Loa (Hawaii).

[4] GIEC, Climate Change 2014. Impacts, Adaptation, and Vulnerability, Summary for Policymakers, 31 mars 2014, p. 7.

[5] Surnommés « glace qui brûle » ou « glace de méthane », les hydrates de méthane sont inflammables dès qu’ils fondent et entrent en contact avec l’oxygène.

[6] « Lesson from 55 million years ago says climate change could be faster than expected », Daily Telegraph, 17 février 2006.

Vous comprenez mon trouble?

Partout où je présente mon film Sacrée croissance!, comme la semaine dernière à Rennes, Redon et Fougères, devant des salles combles (voir photos), je rappelle qu’à la fin de l’année (décembre) la France recevra la COP 21, la grande conférence sur le climat et qu’il faut se mobiliser pour qu’elle ne soit pas un échec. C’est pourquoi je dis et je répète: Ne nous trompons pas d’ennemi!

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A Rennes, le 21 janvier, où on a refusé une centaine de personnes.

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A Redon, le 22 janvier où on  a refusé quelque 150 personnes.

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A Fougères, le 23 janvier, où le cinéma n’en est pas revenu: 300 personnes!

Cette semaine, je pars dans le Sud-est de la France, avec cinq projections débats: Salon de Provence, Correns, Toulon, Digne, Die en Drome. Pour les lieux et horaires, consultez ce lien.

Les tueries du 7 janvier ne sont pas des « faits de guerre » mais d’atroces « faits divers »

« La peur unit mais elle peut unir d’une très mauvaise manière. Le meilleur exemple c’est l’histoire des nazis : la peur des juifs, la peur des gitans, la peur de tout. Ca peut rapprocher les gens d’une manière très laide ».

Cette phrase a été prononcée par Joe Navarro, qui a travaillé pendant vingt-cinq dans le département de la contre-intelligence au FBI américain. Après les attentats du 11 septembre, il était chargé de coordonner l’équipe du FBI dans la prison de Guantanamo. Je l’ai interviewé pour mon film Torture made in USA. Il m’avait expliqué que le FBI avait été écarté des procédures d’ « interrogatoire » des prisonniers de Guantanamo, parce que ses agents – dont lui-même- s’opposaient à l’usage de la torture. Je n’oublierai jamais ses mots que je vous invite à écouter dans la bande annonce de Torture made in USA que j’avais mise en ligne lors de la sortie du documentaire sur ARTE.

De l’effroi au malaise

Comme je l’ai écrit sur ce blog, je n’ai pas participé à la grande manifestation parisienne du 11 janvier, car j’étais en vadrouille dans les Pyrénées. À dire vrai cette impossibilité physique de me joindre à la marche pour la « République de Charlie » (selon les mots de Nicolas Demorand sur France Inter) m’a permis d’esquiver un dilemme douloureux: d’un côté, ce sentiment d’horreur et d’impuissance face à la monstruosité des crimes perpétrés contre l’équipe de Charlie et nos concitoyens du magasin casher ; de l’autre, ce malaise diffus qui n’a cessé de grandir au fur et à mesure que les politiques s’emparaient de ces drames pour revendiquer « l’union nationale » ou « l’union sacrée » au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Et dimanche, alors que le « monde défil(ait) à Paris contre la terreur », avec, en tête, l ‘odieuse brochette de « visiteurs embarrassants » (Le Monde), ce fut carrément l’écœurement : comment un gouvernement socialiste peut-il à ce point trahir et détourner l’émotion et le désir de fraternité qui étreint tout un peuple pour nous servir un discours qui est un copié-collé de celui récité par l’un des plus grands manipulateurs de ce début de siècle ? Je veux parler de Georges Bush, qui au lendemain des attentats du 11 septembre lança la « guerre contre la terreur » et déclara :« Vous êtes avec nous ou vous êtes avec les terroristes » (20 septembre 2001 devant le congrès). Cette phrase terrible paralysa la réflexion collective, lobotomisa la presse, et justifia des mesures liberticides et anti-démocratiques sans précédent aux États Unis (comme le Patriot Act).

On connaît la suite : « La marionnette de l’industrie du pétrole », – pour reprendre l’expression de Larry Wilkerson, l’ancien chef de cabinet du général Colin Powell – déclencha la guerre en Irak au nom de la « guerre contre l’islamisme radical », alors qu’il voulait mettre la main sur les puits de pétrole de Saddam Hussein. Poussé par son vice-président Dick Cheney, le lobbyiste de l’industrie pétrolière, il approuva et encouragea l’usage de la torture, toujours au nom de la « guerre contre la terreur ». Le résultat ? Des centaines de milliers de morts, et des légions de « terroristes » dans tout le Moyen-Orient, alors qu’avant l’invasion de l’Irak les combattants de Al Qaeda et de Ben Laden (qui avaient été financés par la CIA) ne représentaient que quelques poignées d’individus isolés sans aucun soutien populaire.

Il est affligeant de voir que des hommes politiques qui ne sont pas des abrutis comme la « marionnette Bush » qui avait« un petit pois à la place du cerveau » (selon les mots de plusieurs membres de son administration qui témoignent dans Torture made in USA) ne tirent jamais, vraiment jamais les leçons du passé. Je veux parler, cette fois, du président François Hollande et de son premier ministre Manuel Valls qui veulent nous embarquer dans une « guerre de civilisations » qui risque de devenir une prophétie auto-réalisatrice, en exacerbant les tensions inter-communautaires (en France et ailleurs) et finalement en encourageant le développement du mal que le remède est censé combattre.

Le terrorisme est l’expression d’une impasse politique

Sans remonter trop loin dans l’histoire, il suffit de se pencher sur la guerre d’Algérie pour comprendre que le terrorisme est l’expression d’une impasse politique et qu’on n’en vient pas à bout avec les armes, mais avec des actes politiques courageux. Les militants du Front de libération nationale (FLN) ont posé des bombes parce que la France occupait illégalement leur pays. La solution militaire prônée par le gouvernement français n’a pas résolu le problème politique, mais elle a coûté très cher en vies humaines. Malgré la torture systématique, le napalm, les disparus, le quadrillage territorial, les déplacements massifs de population, la France a dû partir, après avoir semé la terreur et la haine. « Le terrorisme ne se résout pas avec les armes » m’avait dit très clairement le général John Johns, qui avait été élève du général Paul Aussaresses dans l’école des forces spéciales de Fort Bragg. Je l’avais interviewé en 2003, pour mon film (et livre) Escadrons de la mort : l’école française. C’était quelques jours avant le déclenchement de la guerre en Irak, et il faisait partie d’un think tank opposé à l’intervention militaire qui mettait en garde contre les dérives funestes qu’entraîne immanquablement l’usage de la force pour affronter un problème politique: « Au Vietnam, m’avait-il dit, nous avons utilisé les mêmes méthodes que les Français en Algérie, et nous avons perdu la guerre … Les terroristes qui se revendiquent de l’islamisme radical se nourrissent d’un problème politique ; si nous répondons avec une solution militaire, nous perdrons la guerre et fabriquerons des armées de terroristes».

Le général John Johns et son collègue le colonel Carl Bernard, qui participait à l’interview, avaient vu juste : la « guerre contre le terrorisme » fut un fiasco ! Ce jour-là, les deux vétérans américains avaient , en revanche, longuement expliqué le « problème politique » qui constitue le terreau pour le recrutement des apprentis djihadistes : la question palestinienne, jamais résolue ; le non respect des résolutions de l’ONU pour la création d’un État palestinien ; l’ occupation de la Cisjordanie par des colonies israéliennes illégales, souvent peuplées d’extrémistes religieux juifs . Si on y ajoute le pétrole tant convoité par les va-t-en-guerre occidentaux et la misère qui frappe l’immense majorité des populations arabes, on comprend que nous ne sommes pas en face d’une « guerre de civilisations » mais bel et bien d’une « guerre de classes », comme le rapporte Hervé Kempf dans un excellent article où il cite le milliardaire Warren Buffet. Le récent rapport d’Oxfam où l’on découvre que quatre-vingt cinq personnes possèdent autant de richesses que trois milliards et demi d’humains confirme que c’est la barbarie institutionnelle inhérente au système capitaliste globalisé qui génère les deux mamelles du terrorisme : l’humiliation et la haine.

En finir avec le racisme et l’exclusion

Et bien évidemment ce constat n’épargne pas la France, avec sa « double face » , tel Janus, jamais assumée : celle des droits de l’homme et celle des guerres coloniales, de la sale guerre algérienne, de la torture érigée en « arme de guerre contre la subversion ». Il fallait entendre le général Bigeard, le héros de la « bataille d’Alger », qui décrivait avec une belle emphase le « racisme anti-bougnoules » sur lequel s’est fondé l’empire colonial pour comprendre que ce racisme-là n’est pas mort avec les accords d’Évian. Il a perduré quand les usines Renault et les barons de la sidérurgie ont fait venir par bateaux la main d’œuvre algérienne pour nourrir la croissance des Trente Glorieuses. La République entassa leurs familles dans des bidonvilles ignobles, puis dans des cités ghettos de la Seine-Saint-Denis, le département où je vis depuis plus de vingt ans. Il perdure encore, quand on sait la difficulté que connaissent les « jeunes des quartiers » – le bel euphémisme !- à trouver du travail. En 1986, alors que Le Pen était un nain, j’ai réalisé un reportage sur « les Français qui changent de nom ». Entendez : les citoyens d’origine arabe qui demandaient aux services de la République de franciser leur nom, contre une somme rondelette. Parmi ceux que j’avais filmés, il y avait un … dentiste, d’origine tunisienne, qui estimait que son patronyme arabe causait du tort à son cabinet. Et combien sont-ils , aujourd’hui, ces fils et filles « issus de l’immigration », qui , malgré toutes les embûches, ont réussi à faire des études et finalement quittent l’indigne « mère patrie » parce qu’ils savent que l’ « égalité des chances » est un leurre ? Sans parler des contrôles au faciès et des brimades quotidiennes que subissent les basanés vivant au pays des droits de l’homme…Sans oublier non plus la promesse mensongère du candidat Hollande d’accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections municipales. Ce renoncement a été vécu comme une trahison par tous ceux qui vivent et travaillent dans notre pays depuis des décennies en toute légalité. Comme les parents de Farid Aïd, le candidat du Front de Gauche sur la commune de Pierrefitte, où j’habite, qui sont arrivés en France dans les années 1950, ont élevé une famille de cinq enfants et n’ont toujours pas le droit de participer aux scrutins locaux !

Les amitiés troubles avec le Qatar

Et ce n’est pas tout ! Alors qu’avec la crise économique la misère et le désespoir s’étendaient dans les ghettos de la République, le gouvernement d’abord de Sarkozy, puis de Hollande a décidé de livrer la clé de nos banlieues au Qatar ! Après avoir racheté le PSG ou les magasins Printemps (dans des conditions fort avantageuses),   « le micro-Etat du golfe Persique, deuxième pays le plus riche au monde par habitant et défenseur d’un islam wahhabite sans concession, investit dans les banlieues françaises, soutient des associations de quartier, finance des mosquées, forme des imams et drague les jeunes générations grâce au miroir aux alouettes du football-spectacle », comme l’écrit Marianne. Un constat partagé par Mezri Haddad, philosophe et ancien ambassadeur tunisien qui précise : « Dans chaque euro investi en France, il y a du poison néo-wahhabite. À plus forte raison dans les banlieues, où la ferveur religieuse et le bigotisme compensent le chômage, où le repli identitaire se nourrit de l’exclusion sociale et où la foi est au-dessus de la loi. ».

Les amitiés troubles entre l’ancien locataire de l’Elysée et le richissime souverain du Qatar, qui a imposé l’enseignement de la charia au lycée (franco-qatari) Voltaire de Doha, n’ont pas été remises en cause par son successeur, loin s’en faut ! Obsédé par la croissance à tout prix, François Hollande n’est pas revenu sur le statut fiscal exceptionnel accordé en 2009 par la majorité UMP, à la demande de Nicolas Sarkozy, qui fait que toutes les plus values réalisées en France par les Qataris sont exemptées d’impôts ! Sans aucun état d’âme – l’argent de la « croissance » n’a pas d’odeur !- le gouvernement « socialiste » a même entériné le « fonds banlieue » (après quelques légères modifications) annoncé fin 2011 par l’émirat qui a finalement signé le chèque de cinquante millions d’euros qu’il avait promis… Plutôt que de déployer 12 000 soldats sur le territoire, le gouvernement devrait mettre un terme à ces amitiés nauséabondes avec un pays antidémocratique et profondément antisémite qui n’arrête pas de souffler sur les braises anti-républicaines, à grands coups de dollars en France mais aussi en Afrique. Plutôt que de militariser notre pays, il ferait mieux de revenir sur les coupes budgétaires qui anéantissent le travail de dizaines d’associations laïques et démocratiques œuvrant dans les « quartiers ».

Ne nous trompons pas d’ennemi!

Contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, la terrible histoire des frères Kouachi n’est pas l’expression d’une pseudo « guerre des civilisations » mais le résultat d’une politique discriminatoire et cynique qui, à bien des égards, s’apparente à l’apartheid (là-dessus je suis d’accord avec Manuel Valls). Il suffit de lire l’excellent papier de Reporterre sur l’enfance massacrée des deux tueurs pour comprendre que la boucherie de Charlie n’est pas un « fait de guerre » mais un atroce « fait divers » qui signe l’incapacité de la France à gérer son passé colonial, à stopper le racisme et la paupérisation galopante de sa population.

C’est pourquoi je dis à l’instar de Hervé Kempf : « Non, je ne suis pas en guerre ! », « non, je ne considère pas que le problème islamique est le plus important de l’époque ; non, je n’admets pas une unanimité qui couvrirait une inégalité stupéfiante ; non, je ne pense pas que nous avons besoin de plus de policiers et de prisons ».

 Comme mon confrère de Reporterre, je refuse de me laisser embarquer dans une guerre aussi opportuniste que dangereuse ! Comme lui, j’espère que les millions de Français qui ont manifesté en se revendiquant de Charlie ne l’ont pas fait pour qu’on militarise le pays – ce qui constituerait une insulte à la mémoire des victimes du journal satirique… Comme lui, je dis : Ne nous laissons pas confisquer le grand sursaut collectif qui a rassemblé des citoyens et citoyennes de tous horizons pour célébrer la vie et dénoncer la barbarie – sociale, économique , politique – qui engendre la barbarie et pousse des gamins des banlieues à devenir des monstres ! Ne nous trompons pas d’ennemi !

Avec Fabrice Nicolino, qui a repris la plume, malgré les douleurs physiques et morales (tiens bon, Fabrice, on a besoin de toi!), j’espère que le « déferlement » qui a suivi les tueries constituera «  un substrat, au sens agricole, un compost sur lequel pousseront les réponses que nous saurons formuler ensemble », car c’est «  l’heure idéale du tournant ».

Profitons de cet incroyable élan de fraternité et de solidarité pour exiger du gouvernement qu’il mène la seule guerre qui vaille : celle contre la machine capitaliste qui fabrique des pauvres à la chaîne, sème la haine et le désespoir, détruit la planète, dérègle le climat et menace l’avenir des nos enfants !

 

Pourquoi je soutiens Nouvelle Donne

J’ai participé aujourd’hui au lancement de Nouvelle Donne, le parti créé par des acteurs de la société civile et les fondateurs du Collectif Roosevelt, comme Edgar Morin, Stéphane Hessel, Pierre Larrouturou, Dominique Méda, Bruno Gaccio ou Susan George :

http://www.roosevelt2012.fr/

photoND

J’ai suivi de très près les travaux et propositions du collectif qui avait le courage de dire que la crise sociale et économique, dans laquelle nous nous enfonçons jour après jour, n’était pas une fatalité, mais bien le résultat d’un système financier dérégulé et d’une machine capitaliste qui mène la planète à sa perte.

Je rappelle, par exemple, que l’explosion de la dette publique est principalement due «  aux plans de sauvetage de la finance et surtout à la récession provoquée par la crise bancaire et financière qui a commencé en 2008 », ainsi que l’explique le manifeste des Économistes atterrés :

http://www.atterres.org/page/manifeste-d%C3%A9conomistes-atterr%C3%A9s

Il y a deux semaines, j’ai été contactée par Dominique Méda et Pierre Larrouturou qui m’ont annoncé la création de Nouvelle Donne. Ils m’ont demandé si je voulais soutenir le nouveau parti, qui entend présenter des candidats aux élections européennes de 2014. À dire vrai, j’ai beaucoup hésité, car jusqu’à présent j’avais tenu à rester à l’écart des formations politiques, pour préserver mon indépendance et aussi parce que je suis très occupée par mon travail de journaliste.

J’ai finalement accepté, car j’estime que nous sommes actuellement dans une impasse politique d’autant plus inquiétante que la « crise » , loin de s’estomper, va perdurer.

Rien d’étonnant à cela  : il ne s’agit pas d’une « crise », mais bel et bien d’un effondrement systémique qu’on ne saura arrêter tant qu’on ne sortira pas des rails, qui nous conduisent droit dans le mur. En attendant, les effets dévastateurs de l’ « effondrement » (en anglais, on parle de « collapse »)  sont de plus en plus évidents : chômage massif, pauvreté, inégalités, insécurité, angoisse pour l’avenir, bouleversements climatiques, extinction de la biodiversité, explosion des maladies chroniques, etc.

Nous vivons une époque difficile qui demande des décisions politiques courageuses et innovantes, pour enclencher la transition dont nous avons besoin de toute urgence.

Or, force est de constater que le gouvernement est complètement à côté de la plaque. Empêtré dans le pilotage improbable du Titanic, il navigue à vue, provoquant un énorme désarroi dans tout le pays.

J’ai vu ce désarroi au cours de la « tournée » qui m’a conduite dans quatre-vingt dix villes et villages de France, pour participer à des projections de mon film Les moissons du futur. Un peu partout, j’ai rencontré des élus ou militants socialistes, écologistes, centristes, associatifs,  désabusés et démobilisés, finissant par avouer qu’ils n’iraient pas voter aux prochaines élections. Dans le même temps, ils avouaient leur inquiétude face à la montée du Front National, en train d’occuper le terrain de la désillusion et du désespoir.

C’est mathématique : les résultats du parti de Marine Le Pen seront d’autant plus élevés que sera élevé le taux d’abstention.

Si j’ai décidé de soutenir Nouvelle Donne c’est précisément parce que je ne veux pas que les abstentionnistes, dont je comprends pourtant le désarroi, fassent le lit du Font National.

Je veux leur dire qu’un autre monde est possible et qu’il reste à construire :

http://www.nouvelledonne.fr/

 Contrairement à ce qu’ont affirmé certains médias, comme Le Nouvel Observateur, il ne s’agit pas , pour moi en tout cas, de « concurrencer le PS », ni Europe Écologie Les Verts ou le Front de Gauche, mais de taper sur la table, pour qu’on entende, enfin, la voix de tous ceux et celles qui n’en peuvent plus de l’inertie des politiques, et de leur incapacité à voir plus loin que le bout de leur mandat.

Je précise, pour finir, que je ne veux pas être députée européenne, car j’entends continuer mon métier de journaliste, tant que j’aurai la conviction que les films et livres peuvent servir à quelque chose…

Coup de gueule

Ce soir je suis en colère, et je l’assume. Comme l’a écrit le philosophe, écrivain, et poète,  George Bataille :

« Le cœur est humain dans la mesure où il se révolte ».

L’humanité va crever de l’indifférence, des discours mous-du-genou, de l’incapacité des pauvres bipèdes que nous sommes à nous lever pour arrêter la barbarie et  défendre la vie.

Ce soir je suis en colère car j’ai reçu des nouvelles terribles de Colombie. Et ces nouvelles nous concernent tous !

Je les résume en quelques mots : la Colombie a signé un « accord de libre échange » avec les États Unis qui est récemment entré en vigueur. Cet accord contient une clause qui oblige les paysans à cultiver des « semences certifiées », c’est-à-dire produites par les « sélectionneurs » comme … Monsanto ou Syngenta.

Pour remplir cette « clause », l’Institut agroalimentaire colombien a publié un texte – la résolution 970- qui menace d’amendes et de poursuites judiciaires tout paysan qui continuerait de faire ce qu’il a toujours fait : garder  une partie de sa récolte pour ensemencer ses champs.

Depuis le 19 août, des dizaines de milliers de Colombiens – paysans, étudiants, mineurs, chauffeurs routiers, médecins- se sont lancés dans les rues pour dénoncer cette violation d’un droit humain fondamental : celui de se nourrir soi-même.

De violents affrontements ont eu lieu à Bogota, où le président Santos a déclaré le couvre-feu et mobilisé 50 000 membres des forces armées et de la police militaire pour « mater les vandales » et défendre la loi d’airain imposée par Monsanto et consorts.

Je connais bien la Colombie : cet immense pays à l’extraordinaire biodiversité a la capacité de nourrir sa population,  s’il laisse ses paysans faire leur travail. Pour cela, il leur faut de la terre, et la majorité d’entre eux en est privée. Si maintenant, on les empêche de sélectionner leurs graines, c’en est fini de l’agriculture vivrière colombienne.

Comme ce fut le cas au Mexique après l’entrée en vigueur de l’Accord de libre échange nord-américain (l’ALENA), le pays sera envahi par les produits agricoles bas de gamme et subventionnés des États Unis, les magasins Walmart et autres chaînes de discount qui pousseront à la rue des millions de petits paysans.

J’invite tous ceux et celles qui me lisent à regarder le reportage « Les déportés du libre échange » que j’ai consacré à l’ALENA, et qui a été diffusé sur ARTE en février 2012 . Je l’ai mis en ligne sur mon site web, et on peut aussi le trouver comme bonus sur le DVD des Moissons du futur :

http://www.mariemoniquerobin.com/deportesdulibreechangeextrait.html

Vous trouverez sur ce Blog d’autres billets concernant l’ALENA ainsi que des extraits du chapitre que je lui ai consacré dans mon livre Les moissons du futur. Ce soir, je mets en ligne un autre extrait de ce chapitre (voir ci-dessous).

Par ailleurs, je rappelle que l’Union européenne s’apprête à négocier un accord de libre échange avec les États Unis, dont j’ai aussi commenté les effets dévastateurs qui ne manqueront de s’abattre sur le vieux continent (voir aussi sur ce blog).

C’est pourquoi j’ai accepté de prêter mon image et mon nom à une affiche réalisée par le Collectif des Engraineurs qui s’est associé à la campagne qu’ATTAC et d’autres organisations ont décidé de lancer dès l’automne. Rejoignez-les !

affiche TAFTA

 

« Les États-Unis pratiquent le dumping »

« L’histoire de l’ALENA prouve que la mondialisation ne pourra pas nourrir le monde, c’est sûr ! » L’homme qui me reçoit, ce 25 octobre 2011, n’est pas un gauchiste altermondialiste que l’on peut suspecter de faire de l’antilibéralisme primaire. Professeur à l’Université Tufts de Boston, où il dirige le Global Development and Environment Institute, Timothy A. Wise est spécialiste du développement et du commerce international et, à ce titre, il est régulièrement consulté par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En 2009, il a corédigé un rapport intitulé Le Futur de la politique commerciale nord-américaine. Les leçons de l’ALENA[i], remis au président Barack Obama – lequel, pendant sa campagne électorale, s’était engagé à réformer le traité. Puis, en 2010, en collaboration avec l’Institut Woodrow Wilson de Washington, il a publié un autre rapport au titre sans ambiguïtés : Le Dumping agricole de l’ALENA. Estimations des coûts des politiques agricoles américaines pour les producteurs mexicains[ii]. Dans ce document, considéré comme une référence, il a « examiné huit denrées agricoles – le maïs, le soja, le blé, le riz, le coton, la viande de bœuf, de porc et de poulet –, toutes largement subventionnées par le gouvernement américain, qui étaient produites en grandes quantités au Mexique avant l’ALENA et dont l’exportation des États-Unis vers le Mexique a considérablement augmenté après le traité. […] Entre 1997 et 2005, les exportations de porc ont augmenté de 707 %, celles de bœuf de 278 %, de poulet de 263 %, de maïs de 413 %, de blé de 599 %, de riz de 524 % ».

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« Pourquoi dites-vous que les États-Unis pratiquent le dumping ?

– Si l’on prend la définition retenue par l’OMC, selon laquelle le dumping consiste à exporter des produits à un prix inférieur à leur coût de production, il n’y a aucun doute que l’ALENA a encouragé le dumping, m’a fermement répondu Timothy Wise. Par exemple, de 1997 à 2005, les États-Unis ont vendu le maïs à un prix inférieur de 19 % à son coût de production. Par un mécanisme de subventions, très élevées sur la période étudiée (en moyenne 200 dollars par hectare), les États-Unis ont encouragé la surproduction pour pouvoir inonder le Mexique, ce qui a entraîné un effondrement du prix de 66 % sur le marché local. À ces subventions en monnaie sonnante et trébuchante, s’ajoute un autre type de subventions que j’appellerais “indirectes”, qui tient au fait que les grands céréaliers du Midwest ne payent pas pour la pollution, par exemple, des nappes phréatiques qu’ils occasionnent. Le coût de ces externalités négatives n’est pas inclus dans le prix du maïs exporté vers le Mexique. À l’inverse, les petits producteurs mexicains qui pratiquent l’agroécologie et entretiennent la biodiversité du maïs dans leurs champs ne sont pas récompensés pour le service qu’ils rendent à l’humanité, mais aussi, d’ailleurs, aux sélectionneurs qui causent leur mort. Il est évident que les petits paysans mexicains ne pouvaient résister à cette double concurrence déloyale.

– Quel fut le coût de ce dumping pour les paysans mexicains ?

– Avec les chercheurs de l’Institut Woodrow Wilson, nous avons estimé que le manque à gagner des paysans mexicains pour les huit denrées étudiées s’élevait à 12,8 milliards de dollars de 1997 à 2005. Le secteur le plus touché est le maïs, qui enregistre la moitié des pertes, puis celui de l’élevage, qui a perdu 1,6 milliard de dollars. En effet, le dumping a aussi fonctionné pour la viande, car aux États-Unis, le bétail est nourri avec du maïs ou du soja subventionné.

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– Pourquoi le gouvernement mexicain ne s’est-il pas élevé contre ces pratiques déloyales ?

– Bonne question !, m’a répondu le chercheur de Boston. En fait, l’ALENA prévoyait pour la “libéralisation” du marché du maïs une période de transition de quatorze ans, qui permettait au Mexique, au moins jusqu’en 2008, de fixer des taxes à l’importation qui auraient pu compenser le dumping de 19 %. Mais le gouvernement mexicain a refusé d’appliquer cette clause et a donc laissé ses petits paysans sans défense…

– Mais pourquoi ?

– Une autre bonne question !, a répliqué Timothy Wise avec un sourire navré. La seule explication, c’est que l’ALENA a été conçu pour bénéficier aux multinationales américaines, comme Cargill ou Monsanto, mais aussi mexicaines, comme Maseca ou AgroInsa. Et ça a marché, puisqu’aujourd’hui le Mexique importe 34 % du maïs qu’il consomme, ce qui crée beaucoup de business… Certes, trois tomates sur quatre consommées aux États-Unis sont désormais produites dans des serres mexicaines ultramodernes, mais en termes d’emploi, ce fut l’hémorragie : en 1994, 8,1 millions de personnes travaillaient au Mexique dans l’agriculture, elles ne sont plus aujourd’hui que 5,8 millions. Et les emplois créés dans le secteur agroexportateur censés avoir compensé en partie les faillites paysannes sont des travaux saisonniers et précaires[1].

– Quel a été l’impact de l’ALENA sur l’immigration illégale au États-Unis ?

– S’agissant d’une immigration illégale, les données sont difficiles à obtenir. Mais on estime en général que le flux de migrants mexicains a été de 500 000 à 600 000 personnes par an jusqu’en 2008, année où il s’est réduit de moitié en raison de la récession.

– Qu’est-il advenu du rapport que vous avez remis au président Obama ?

– Rien, m’a répondu Timothy Wise avec une moue embarrassée. Il y a trop d’argent en jeu… Obama est même le président qui a mené la politique la plus dure contre les sans-papiers mexicains, doublement pénalisés par l’ALENA alors qu’ils participent largement à l’économie des États-Unis[2]. »


[1] De 1994 à 2003, 500 000 emplois ont été créés dans l’industrie, les services ou le secteur agroexportateur.

[2] Les États-Unis comptaient en 2011 quelque 11 millions d’immigrés sans-papiers, dont 6 millions de Mexicains.


[i] Kevin Gallagher, Enrique Dussel Peters et Timothy A. Wise (dir.), The Future of North American Trade Policy. Lessons from NAFTA, Pardee Center Task Force Report, Boston University Frederick S. Pardee Center for the Study of the Longer-Range Future, novembre 2009.

[ii] Timothy A. Wise, Agricultural Dumping under NAFTA. Estimating the Costs of U.S. Agricultural Policies to Mexican Producers, Mexican Rural Development Research Report n° 7, Woodrow Wilson International Center for Scholars, Washington, 2010.

« Escadrons de la mort: l’école française » et « Torture made in USA »: ou comment fabriquer des terroristes

Au moment où on s’apprête à célébrer , avec moult documentaires, interviews, et dossiers spéciaux, le dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, je voudrais anticiper en proposant une réflexion sur la « lutte contre le terrorisme » à partir des deux enquêtes que j’ai réalisées pour ARTE « Escadrons de la mort : l’école française » et « Torture made in USA » qui viennent de sortir en DVD.

Après la diffusion récente de “Torture made in USA”, j’ai reçu de nombreux courriels et lettres me demandant si j’établissais un lien entre l’expérience menée par les Français en Algérie et celle de l’administration de Georges Bush dans sa “guerre contre la terreur”.

Je publie ici un texte, sous forme d’une interview fictive, que j’ai réalisée en rassemblant différents entretiens que j’avais accordés à Claude Katz et Gilles Manceron de la Ligue des Droits de l’homme pour la revue Hommes et Libertés, lors de la sortie de “Escadrons de la mort: l’école française”, mais aussi à Benoît Bossard pour le magazine Rouge, auxquels j’ai ajouté des informations provenant de mon livre éponyme et de mes notes de travail préparatoires pour les deux documentaires.

Chapô

Journaliste, documentariste et écrivain, Marie-Monique Robin est l’auteure de Escadrons de la mort : l’école française, un documentaire diffusé sur Canal + en septembre 2003, puis sur ARTE en 2004, ainsi que du livre éponyme, paru aux Éditions La Découverte [1].  Elle y retrace comment, dans les années 1950  à partir de son expérience dans les guerres d’Indochine puis d’Algérie, l’armée française a élaboré la théorie de la “guerre antisubversive”, où la torture constitue l’arme principale, et comment  le gouvernement  a exporté cette « doctrine française » vers l’Amérique du Nord et du Sud. Elle a  aussi réalisé Torture made in USA, un documentaire diffusé en juin 2011 sur ARTE[2].

Plusieurs fois primées, ces deux enquêtes au long cours montrent comment au nom de la lutte contre le terrorisme, deux grandes démocraties du monde – la France, puis les États Unis – ont violé les lois internationales prohibant l’usage de la torture et contribué à sa banalisation, alors que les responsables de ces politiques criminelles n’ont jamais été poursuivis.

Marie-Monique Robin révèle la filiation entre la politique de « lutte contre le terrorisme » développé par le président Bush après les attentats du 11 septembre, et celle conduite par les militaires et le gouvernement français pendant la guerre d’Algérie.

Des guerres d’Indochine et d’Algérie aux dictatures d’Amérique latine

Question: Comment s’est élaborée cette théorie française de « la guerre antisubversive » ?

Marie-Monique Robin : Tout a commencé  en Indochine. La théorie de la « guerre antisubversive »  est née au sein d’une génération d’officiers qui, après avoir connu l’humiliation de la défaite française de 1940, puis la Résistance durant laquelle ils avaient été confrontés aux méthodes de la Gestapo, ont rejoint le Corps expéditionnaire envoyé en Indochine.  Nous sommes en 1948, le général de Gaulle est aux  affaires et le pouvoir politique  est sourd aux revendications d’émancipation des colonies, pourtant conformes à la Charte de l’Atlantique qui proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et plutôt que de négocier l’indépendance des trois pays qui forment alors l’Indochine – le Vietnam, le Laos et le Cambodge – le gouvernement français choisit l’option militaire, pour maintenir dans son giron l’un des fleurons de l’empire colonial.   A peine arrivés, les militaires sont complètement désemparés par le type de guerre que mène le Viet-Minh du chef indépendantiste communiste Hô Chi Minh. Malgré des effectifs et des moyens  militaires nettement supérieurs, ils n’arrivent pas à venir à bout de ses combattants qui mènent une guerre de guérilla.  Disséminés dans la population, et ne portant pas d’uniforme, ceux-ci ne conduisent pas une guerre classique , avec un front qu’on essaie de repousser, au moyen de chars et d’avions, mais une guerre de surface, en s’appuyant sur un puissant appareil idéologique et des relais dans toute la population. C’est ainsi que le   colonel Charles Lacheroy, que j’ai pu interviewer epu avant sa mort,  invente la théorie de la “guerre révolutionnaire”, dont il prétendra concevoir l’antidote, baptisé  “guerre contre-révolutionnaire” ,  puis « guerre antisubversive » pendant la guerre d’Algérie.   Celle-ci consiste, d’abord, à  retourner contre leurs auteurs certaines méthodes de la guerre révolutionnaire comme la propagande auprès de la population : c’est ce que Lacheroy appelle l’ “ action psychologique ”, dont l’objectif est de « conquérir les âmes » pour couper « l’ arrière-garde » du Viet-Minh, car, dit-il, « quand on gagne l’arrière-garde, on gagne la guerre ».  Cela entraînera la création du 5ème Bureau au sein de l’armée française. Ensuite, la « guerre contre-révolutionnaire » se caractérise par l’obsession du renseignement qui, par ailleurs, change de nature : dans la guerre classique, le renseignement visait à obtenir des informations sur la position de l’ennemi ; dans la « guerre contre-révolutionnaire », il cherche à infiltrer les populations qui sont suspectées de collaborer avec les hommes du Viet Minh, soit en les hébergeant, en leur prêtant assistance ou en servant de messagers.  Charles Lacheroy m’a raconté qu’il avait lu les textes de Mao Tsé Toung et connaissait sa théorie du « poisson dans l’eau ». Le « poisson » c’était le guérillero et l’ « eau » la population. Il en conclut que pour se débarrasser du « poisson », il faut donc vider l’eau, d’où la prééminence du renseignement, et donc de la torture, érigée en arme absolue de la guerre contre-révolutionnaire.

Question: Était-ce vraiment nouveau ?  La torture était présente en Indochine, par exemple, dès les débuts de la colonisation ?

Marie-Monique Robin : Il est vrai que les conquêtes coloniales ont été marquées par des violences à l’égard des populations et que la torture a toujours fait partie de l’arsenal des pratiques policières dans les colonies, mais elle devient désormais le pivot de la nouvelle doctrine militaire.  En effet, dans « la guerre moderne », – d’après le titre d’un livre du colonel Roger Trinquier qui deviendra la bible des académies militaires nord et sud-américaines – , l’ennemi prend la forme d’une organisation politique invisible mêlée à la population civile , dont on ne peut connaître les cadres que par une guerre de renseignement reposant sur des arrestations massives de “ suspects ” civils et leur interrogatoire, au besoin sous la torture. À la conception classique de l’ennemi qui désigne un soldat en uniforme de l’autre côté de la frontière se substitue celle d’un “ ennemi intérieur ” similaire au  concept de la “ cinquième colonne ” utilisé par les franquistes dans la guerre d’Espagne, où n’importe qui peut être suspect.  Une fois que les chefs de l’organisation ennemie sont identifiés, on ne peut s’en débarrasser qu’en les assassinant, d’où le recours à des “ escadrons de la mort ” — le général Paul Aussaresses m’a confirmé qu’on appelait son équipe pendant la bataille d’Alger “ l’escadron de la mort ” ; le terme sera repris plus tard en Amérique latine. La recherche du renseignement implique aussi la technique du “ quadrillage ” des zones dont on veut contrôler la population et éliminer l’ennemi.

Question: Comment la théorie de la « guerre contre-révolutionnaire » ou de la « guerre antisubverisve » s’est elle propagée dans l’armée ?

Marie-Monique Robin Elle a été enseignée très officiellement dans des établissements prestigieux comme l’École militaire,  l’École de Saint-Cyr ou à l’Institut des hautes études de la Défense nationale, à l’instigation du colonel Lacheroy, qui remporta l’adhésion de l’État major et connut une apogée fulgurante. Elle obtint le soutien d’hommes politiques comme Max Lejeune, Robert Lacoste ou Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Guerre dans le gouvernement Guy Mollet en février 1956, qui confia à Lacheroy les rênes d’un nouveau Service d’information et d’action psychologique. Toute une génération d’officiers français a adopté cette doctrine et l’a mise en pratique dès le début de la guerre Algérie. La plupart des adeptes de la « guerre anti-subversive » sont arrivés directement d’Indochine, où ils ont connu l’humiliation de la défaite de Dien Bien Phu, et pour certains l’horreur des camps de prisonniers du Viet-Minh. Ils avaient la rage et jurèrent que l’Algérie qui était un département français , avec un million de pieds noirs, ne connaitrait pas le même sort que l’Indochine. Pour eux, les militants du Front de Libération Nationale (FLN) appartenaient à la même classe d’ennemis que les combattants du Viet Minh. Ils ont utilisé les techniques de la « guerre antisubversive » d’abord localement dès 1955, puis  de manière systématique lors de la Bataille d’Alger, qui s’est déroulée de janvier à septembre 1957.  La « Bataille d’Alger »,  – qui ne fut en rien une « bataille » mais plutôt une vaste opération de répression urbaine -, constitua un laboratoire, puis un modèle de la « doctrine française ». Investis des pouvoirs spéciaux, et notamment des pouvoirs de police, les parachutistes de la 10ème division du général Massu peuvent enfin mener la guerre comme ils l’entendent, en violant le droit de la guerre qui prohibe l’usage de la torture. Dans son livre La guerre moderne, le colonel Trinquier justifie cet état d’exception, en arguant que les « terroristes » du FLN ne respectent pas les lois de la guerre, en posant des bombes dans les lieux publics,  et qu’il n’y a donc aucune raison qu’on leur applique les conventions de Genève. Dans l’histoire militaire, Trinquier est le premier à élaborer un statut du « terroriste » qu’il considère comme un « combattant illégal » dont les méthodes exceptionnelles appellent un traitement exceptionnel .  Voici un extrait de son ouvrage qui inspirera bientôt les généraux argentins, mais aussi les juristes de l’administration Bush , quand ils s’emploieront à justifier l’usage de la torture dans la « guerre contre la subversion », pour les premiers, ou « contre le terrorisme » pour les seconds :  “ Blessé sur le champ de bataille, le fantassin accepte de souffrir dans sa chair. […] Les risques courus sur le champ de bataille et les souffrances qu’il y endure sont la rançon de la gloire qu’il y recueille. Or, le terroriste prétend aux mêmes honneurs, mais il refuse les mêmes servitudes. […] Mais il faut qu’il sache que lorsqu’il sera pris, il ne sera pas traité comme un criminel ordinaire, ni comme un prisonnier sur un champ de bataille. On lui demandera donc […] des renseignements précis sur son organisation. […] Pour cet interrogatoire, il ne sera certainement pas assisté d’un avocat. S’il donne sans difficulté les renseignements demandés, l’interrogatoire sera rapidement terminé ; sinon, des spécialistes devront lui arracher son secret. Il devra alors, comme un soldat, affronter la souffrance et peut-être la mort qu’il a su éviter jusqu’alors.

A cette justification théorique de la torture s’ajoute un  argumentaire, baptisé le « scénario de la bombe à retardement » qui sera brandi systématiquement par tous ceux qui, de l’Algérie à l’Argentine, en passant par l’administration Bush, s’emploieront à justifier cette entorse criminelle au code de la guerre que constitue l’usage de la torture. «  Supposez qu’un après-midi une de vos patrouilles ait arrêté un poseur de bombes, explique ainsi Trinquier dans une interview qu’il a accordée à mon confrère André Gazut. Ce poseur de bombes avait sur lui une bombe, mais il en avait déjà posé quatre, cinq ou six, qui allaient sauter à six heures et demie de l’après-midi. Il est trois heures, nous savons que chaque bombe fait au moins dix ou douze morts et une quarantaine de blessés (…) Si vous interrogez cet individu, vous épargnerez des vies parce qu’il vous le dira –il vous le dira même peut-être sans le bousculer fort surtout s’il sait que vous allez l’interroger de manière sévère -, il y a de fortes chances pour qu’il vous donne l’endroit où il  a posé les bombes. Vous sauverez le nombre de morts ou de blessés dont je vous ai parlé. Alors qu’est-ce que vous allez faire ? C’est un problème de conscience auquel vous ne pouvez pas échapper. Si vous ne l’interrogez pas, que vous le vouliez ou non vous aurez la responsabilité des quarante morts et des deux cents blessés. Moi, personnellement, je suis prêt à l’interroger jusqu’à ce qu’il réponde à mes questions ».

On sait aujourd’hui que la torture fut utilisée systématiquement pendant la Bataille d’Alger. Le mot n’apparaît par écrit dans aucun rapport officiel, mais une directive du général Massu dit, par exemple, que, lorsque la persuasion ne suffit pas, “ il y a lieu d’appliquer les méthodes de coercition ». Et la “ corvée de bois ” permet de faire disparaître des militants du FLN ou suspects que la torture a trop “ abîmés ” ; l’une des techniques consistant à jeter les victimes depuis un hélicoptère – on parlait de « crevettes Bigeard » – , ce que les militaires argentins pratiqueront   à grande échelle avec les « vols de la mort ».

Question: Comment la théorie de la guerre antisubversive a-t-elle été exportée?

M-M Robin: Je dirais très officiellement ! Dès 1957, de nombreuses armées étrangères, intéressées par ce qu’on appelle la « french school », envoient des officiers se former en France : Portugais, Belges, Iraniens, Sud-Africains, ou Argentins… Certains iront en Algérie suivre des cours au Centre d’entraînement à la guerre subversive, qu’on surnommait “ l’école Bigeardville ”, inauguré le 10 mai 1958 dans le hameau de Jeanne-d’Arc, près de Philippeville, par Jacques Chaban-Delmas, éphémère ministre des armées. Pendant la guerre d’Algérie, le nombre de stagiaires étrangers à l’École supérieure de guerre à Paris augmente (avec un pic en 1956-1958), dont beaucoup de latino-américains (24% de Brésiliens, 22% d’Argentins, 17% de Vénézuéliens et 10% de Chiliens) et ils font des “ voyages d’information ” en Algérie. Parmi eux, par exemple, de 1957 à 1959, figure le colonel argentin Alcides Lopez Aufranc que l’on retrouvera en 1976 dans l’entourage du général Videla. À l’inverse, dès 1957, en pleine Bataille d’Alger, deux lieutenants-colonels français spécialistes de la guerre révolutionnaire sont envoyés à Buenos Aires, et, en 1960, un accord secret élaboré sous la houlette de Pierre Messmer, ministre des armées (que j’ai pu interviewer)  crée une “ mission permanente d’assesseurs militaires français ” en Argentine, chargée de former les officiers à la guerre antisubversive : elle sera active jusqu’en 1980, quatre ans après le coup d’Etat du général Videla.

Question: Pourquoi l’  «  école française » a-t-elle connu un tel « succès » en Argentine ?

Marie-Monique Robin À n’en pas douter, les Argentins furent les meilleurs élèves des Français. Le général Martin Balza, chef d’Etat major de l’armée argentine dans les années 90 , m’a parlé d’une « contamination néfaste » des officiers de son pays par les instructeurs français. Tous les généraux que j’ai interviewés – le général Harguindéguy, ministre de l’Intérieur de Videla, le général Diaz Bessone, ex ministre de la planification et idéologue de la junte, le général Bignone, le dernier dictateur argentin, tous m’ont confirmé que la « bataille de Buenos Aires » était une « copie de la bataille d’Alger », inspirée directement des enseignements des Français. Quadrillage, renseignement, torture, escadrons de la mort, disparitions, les  Argentins ont tout appliqué aux pieds de la lettre, en se comportant comme une armée d’occupation dans leur propre pays… La brutalité de la dictature argentine, qui a fait 3OOOO disparus, tient notamment au fait que dès 1959 toute une génération d’officiers a littéralement « mariné » dans la  notion d’ennemi interne inculquée par les Français. S’ajoute à cela l’implantation des intégristes français de la Cité Catholique de Jean Ousset, qui vont d’ailleurs organiser la fuite des chefs de l’OAS dans ce pays. Dans toutes les phases du « cocktail », – militaire, religieux ou idéologique- qui président à la dictature argentine- les Français sont présents. À la fin des années 70, les Argentins transmettront le modèle, notamment en entraînant la contra contre le gouvernement sandiniste nicaraguayen.

Question: Et comment la « doctrine française » est-elle arrivée aux Etats Unis ?

Marie-Monique Robin À l’instigation du président Kennedy,  le secrétaire à la Défense Robert McNamara a demandé des « experts », et Pierre Messmer a envoyé à Fort Bragg, siège des Forces spéciales, Paul Aussaresses (alors commandant) et une dizaine d’officiers de liaison, qui avaient tous participé à la guerre d’Algérie. J’ai retrouvé deux anciens élèves du général Aussaresses, le général John Johns et le colonel Carl Bernard,   qui m’ont raconté que l’Opération Phénix, qui a fait au moins 20000 victimes civiles à Saïgon pendant la guerre du Vietnam, avait été inspirée directement de la Bataille d’Alger. Les écrits théoriques des Français ont entraîné une reformulation de la doctrine de la sécurité nationale : désormais, les Etats Unis demanderont à leurs alliés sud-américains de se recentrer sur « l’ennemi intérieur » et sur la « subversion ». La « doctrine française » inspirera aussi la nouvelle orientation de l’Ecole des Amériques, installée à Panama, qui va devenir une école de guerre antisubversive, en clair une école de tortionnaires.

La  « guerre contre les terrrorisme » de l’administration Bush

Question: Sait-on si la « doctrine française » a inspiré l’administration Bush ?

Marie-Monique Robin Il est frappant de constater que dans les semaines qui suivent les attentats du 11 septembre l’usage de la torture est publiquement débattu.  En janvier 2002, le magazine 60 Minutes de CBS lui consacre un numéro spécial , auquel participe le général Aussaresses. Celui-ci affirme que la torture est “ le seul moyen de faire parler un terroriste d’Al-Qaida ”. Le 21 janvier 2003, le général Johns et le colonel Bernard, les deux anciens élèves d’ Aussaresses à Fort Bragg, participent à un séminaire organisé à Fort Myer et consacré au livre du général Aussarresses[3] qui vient d’être traduit sous le titre The Battle of the Casbah .  Le 27 août 2003, la Direction des opérations spéciales du Pentagone organise une projection de La Bataille d’Alger à des officiers d’Etat major en partance pour l’Afghanistan (et bientôt l’Irak). Il faut souligner au passage l’incroyable “carrière” du film de Gillo Pontecorvo qui avait été réalisé pour dénoncer les crimes de l’armée française en Algérie en reconstituant précisément les techniques de la “guerre antisubversive”. Le film a été détourné par l’armée argentine, israélienne ou américaine pour former les officiers aux méthodes de l’”école française”.

Dans le même temps , la torture fait l’objet d’un débat inconcevable quelques années plus tôt dans les grands journaux américains, comme le Los Angeles Times ou Insight of the News, où Alan Dershowitz, professeur de droit à Harvard, propose de légiférer sur la torture et de l’autoriser au cas par cas. De même le juriste Richard Posner et le philosophe Jean Bethke Elshain prennent officiellement position en faveur de l’usage de la torture contre une petite catégorie de terroristes  qui peuvent avoir de l’information permettant de sauver la vie d’innocents. L’organisation Human Rights First a aussi montré le rôle joué par des séries comme « Vingt-quatre heures chrono », diffusées en prime time,  où la torture est systématiquement employée, qui ont largement contribué à sa banalisation dans l’opinion publique américaine.

Question: Quand l’administration Bush a-t-elle décidé d’utiliser la torture pour “lutter contre le terrorisme”?

Marie-Monique Robin Dès le soir du 11 septembre 2001, ainsi que me l’a expliqué Matthew Waxman, qui était alors l’assistant de Condoleeza Rice, conseillère à la sécurité  à la Maison Blanche. Cette décision fut prise par le vice-président Dick Cheney qui a joué un rôle capital dans la mise en place du programme de torture. Dès le début de la “guerre contre le terrorisme”, Cheney suggère de se débarrasser des Conventions de Genève et de contourner les lois internationales –comme la convention contre la torture de 1984, ratifiée par les Etats Unis dix ans plus tard-  et nationales, comme le War Crimes Act de 1996 qui prévoit la … peine de mort pour ceux qui utilisent ou ont ordonné la torture ou qui n’ont rien fait pour empêcher son usage. Afin d’éviter d’éventuelles poursuites judiciaires pour “torture et crimes de guerre” qui pourraient être engagées à la faveur d’un changement d’administration ou par des victimes dans un pays tiers, l’administration Bush  tente de se “protéger” en demandant à des juristes ultraconservateurs de détricoter et de vider de leur substance les textes qui fondent le droit humanitaire international. Il est absolument fascinant de voir le nombre de documents que vont produire les « petites mains » de l’administration censés mettre Bush, Cheney et Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, à l’abri des tribunaux, car ceux-ci savent pertinemment qu’ils vont délibérément violer les lois internationales et américaines.

Question: Comment ces juristes ont-ils procédé ?

Marie-Monique Robin La première manœuvre a consisté à obtenir de l’Office of Legal Counsel (OLC), le bureau juridique dépendant du ministère de la justice, chargé de vérifier la légalité des décisions prises par la Maison Blanche, une “opinion” établissant que les conventions de Genève ne s’appliquent pas aux Talibans ni aux membres de Al Qadha, car ceux-ci ont déclenché une guerre d’un « genre nouveau » . Le 9 janvier 2002, John Yoo, le directeur adjoint de l’OLC,  écrit un mémorandum qui sera repris par le Pentagone , puis la Maison Blanche, où il tente de justifier d’un point de vue juridique le fait que les prisonniers présumés de Al Qadah et les Talibans ne peuvent pas jouir du statut de « prisonniers de guerre »  et donc du traitement que leur garantiraient les Conventions de Genève, car ils ne portent pas d’uniforme et ne portent pas leurs armes ouvertement.  Les pseudos « arguments juridiques » de Yoo ont été vivement critiqués par Colin Powell, le secrétaire d’Etat,  dans un mémorandum où il explique que le fait de ne pas respecter les conventions de Genève allait saper l’autorité morale des Etats Unis dans le reste du monde et mettre en danger les soldats américains. Finalement , Powell sera mis sur la touche puis finira par démissionner.

Pour bien comprendre l’ampleur de l’affrontement, il faut savoir que, depuis la fin de la seconde guerre mondiale,  les Etats Unis avaient toujours été des promoteurs inconditionnels du statut de prisonnier de guerre :  lors du procès de Nuremberg (dirigé par les juristes américains), le fait que le général maréchal Wilhelm Keitel, chef de l’armée allemande, ait refusé  ce statut aux soldats russes, avait constitué un fait aggravant conduisant à sa peine de mort.

Voilà pourquoi,  le désaccord de Powell embarrasse la Maison Blanche qui demande à Alberto Gonzales d’affuter la couverture juridique. Le 25 janvier 2002, celui-ci adresse un nouveau mémorandum au président Bush où il suggère que pour se protéger de poursuites éventuelles, il suffit de dire que dans le cadre de la guerre contre le terrorisme les Conventions de Genève sont « obsolètes » et « bizarres » et qu’elles ne peuvent donc pas s’appliquer ;   si elles ne peuvent pas s’appliquer, alors on ne peut  pas les violer… Ce mémorandum sera entériné par un décret secret de  Bush, le 26 janvier 2002, où , pour la première fois, il parle de « unlawful combattants » (de « combattants illégaux ») , un concept nouveau qui permettra tous les abus.

Question: Dans le même temps, l’administration Bush a revu la définition de la torture?

Marie-Monique Robin Effectivement. La deuxième manoeuvre consiste à établir une nouvelle définition  de la torture. Capital, ce problème de définition avait déjà fait l’objet d’intenses débats, en 1994, lorsque le  sénat américain avait ratifié la  convention de l’ONU contre la torture de 1984.  Il avait finalement opéré une différence subtile entre ce qui peut être considéré comme relevant d’ un « interrogatoire coercitif et légal » et de la torture. Pour le sénat, celle-ci désignait une « souffrance ou peine physique et mentale grave » provoquant un «  dégât mental prolongé ».

Avec la “guerre contre le terrorisme”,  la frontière est largement déplacée. Dorénavant, pour qu’un acte puisse être considéré comme de la torture  il faut qu’il soit équivalent en intensité à la « douleur accompagnant une blessure physique grave, comme une défaillance organique, l’altération d’un fonction corporelle ou même la mort ». C’est ce qu’écrit John Yoo dans un mémorandum de l’OLC du 2 août 2002, surnommé le « Torture memo ». Ce texte servira à couvrir les agents de la CIA qui torturent des prisonniers en Afghanistan, Irak, à Guantanamo ou dans un centre de détention clandestin faisant partie du programme des « extraordinary renditions ». Ce programme secret  permet  l’enlèvement et la séquestration de suspects n’importe où dans le monde, pour les conduire dans des prisons cachées où ils peuvent être soumis à la torture, notamment dans des pays du Moyen Orient, comme l’Egypte et la Syrie, sous la houlette d’officiers américains.

Question: L’armée américaine a-t-elle pratiqué la torture?

Marie-Monique Robin. Très largement! Le 27 novembre 2002, Donald Rumsfeld signait une directive secrète,  (rédigée par son conseiller juridique William Haynes) intitulée « Counter – Resistance Techniques » où il autorise seize techniques d’interrogatoire  formellement interdites par le Army Field Manuel 34-52 (FM 34-52) qui constitue la bible du soldat américain. Parmi elles : le port de la cagoule, la mise à nu, l’usage de chiens («  utiliser les phobies individuelles des détenus – comme la peur des chiens – pour induire le stress »),  la privation de sommeil, les positions de stress, ou la technique du sous-marin (le “waterboarding”) considéré comme un acte de torture depuis l’Inquisition. La diffusion de ce document a suscité beaucoup de réserve, voire d’opposition, au sein des trois corps d’armée, très attachés aux Conventions de Genève et inquiets des conséquences que pourrait avoir pour les soldats américains cette banalisation de la torture. Et c’est  peut-être, la seule bonne nouvelle de mon enquête : le programme de torture qui accompagne la « guerre contre le terrorisme »  a été vivement critiqué à l’intérieur de l’administration  Bush et la plupart de mes interlocuteurs qui étaient pourtant des républicains de pur sucre continuent de le dénoncer en affirmant que ce fut une grave erreur qui a terni pour longtemps l’autorité morale des Etats Unis. Tous rappellent aussi qu’outre la dimension éthique, la torture est techniquement inefficace puisque les « aveux » qu’elle arrache sont inexploitables car « on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui sous la torture ». Certains, comme Larry Wilkerson, le chef de cabinet de Colin Powell, soulignent que la torture provoque la haine de ceux qui l’ont subie ou de leurs familles, et qu’elle engendre, à terme, de nouvelles recrues pour le terrorisme. La plupart, comme  le général Ricardo Sanchez, qui dirigea les forces de la coalition en Irak, regrettent qu’à ce jour aucun responsable de ce programme criminel n’ait été jugé.

Quelles conclusions tirez-vous de vos deux enquêtes ?

Marie-Monique Robin. La solution au problème du terrorisme ne peut pas être militaire, mais politique. Dans le cas de l’Algérie, si le gouvernement français avait su apprécier le Front de Libération Nationale pour ce qu’il était, à savoir un mouvement d’indépendance nationaliste tout à fait légitime, il aurait éviter sept ans d’une guerre très sale qui continue de hanter notre histoire. C’est la même chose pour les attentats terroristes du 11 septembre : si l’on veut éradiquer le fléau de l’islamisme radical, il faut s’interroger sur ses racines, et donc chercher une solution politique qui passe vraisemblablement par la Palestine et les structures politiques des pays arabes qui essaient aujourd’hui de s’émanciper de pouvoirs dictatoriaux. À chaque fois que l’on choisit la réponse militaire à un problème de terrorisme, on tombe systématiquement dans l’obsession du renseignement qui conduit tout aussi immanquablement à l’usage de la torture, en arguant que la fin justifie exceptionnellement les moyens. Ce faisant, non seulement on ne résoud pas le « problème », mais on alimente sa pérennité, tout en perdant son âme, car la torture finit par anéantir ceux qui la subissent mais aussi ceux qui la pratiquent.


[1] Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort: l’école française, La Découverte, Paris, 2004, édition poche, 2006. Le documentaire a reçu le Prix du meilleur documentaire politique  (Laurier du Sénat), le Prix de l’investigation du FIGRA, le Prix du mérite de la Latin American Studies Association (LASA).  Ce film est disponible en DVD (Editions ARTE).

[2] Le film a reçu le Prix Olivier Quemener du FIGRA et le Prix spécial du jury au Festival des Libertés de Bruxelles. Ce film est disponible en DVD (Editions ARTE).

[3] Paul Aussaresses, Services spéciaux : Algérie 1955-1957, Editions Perrin, Paris, 2001.